Le Jugaar sur la Karakoram Highway
Quiconque a franchi une frontière terrestre vers l’ouest de la Chine sait que l’expérience est longue et stressante : scanners corporels, fouilles, interrogatoires et de longues attentes. Après quatre heures d’attente, le bruit du tampon final dans mon passeport et le geste d’un soldat m’indiquant la sortie m’ont enfin soulagé.
La Karakoram Highway, un rêve d’aventurier
Après avoir traversé les montagnes du Pamir, je me suis retrouvé au départ de la Karakoram Highway – la portion la plus attendue de mon périple à vélo Londres‑Hong Kong. J’avais passé des heures à rêver des falaises abruptes du nord du Pakistan et des crêtes découpées comme des dents de scie. Cette route, qui part de Kashgar et serpente à travers la chaîne du même nom jusqu’à Islamabad, est un véritable chef‑d’œuvre d’ingénierie moderne. On y longe des sommets de 7 000 à 8 000 m, tandis que le jeune fleuve Indus dévale les pentes à quelques mètres de la chaussée.
En 2010, un gigantesque glissement de terrain a bloqué la rivière, créant un lac de 20 miles qui a submergé la route et les villages environnants. Pendant cinq ans, avant que des tunnels ne soient creusés, la seule liaison entre la partie sud et les communautés du nord était un trajet de deux heures en bateau. Ce sont ces forces naturelles que les ingénieurs de la route doivent constamment combattre.
Premiers kilomètres et première panne
Après le stress du passage de la frontière, je me suis dirigé vers le dernier village chinois, Tashkurgan, en descendant les pentes. Des montagnes enneigées et des glaciers se dressaient à gauche, tandis que les sommets du Tadjikistan, où j’avais campé la veille, s’étendaient à droite. C’est alors que j’ai senti le frottement de ma roue arrière. Au départ, rien d’alarmant, mais 200 m plus loin, le bruit s’est transformé en grincement. Un instant plus tard, le pneu a éclaté, la jante s’est détachée du moyeu et le cadre s’est bloqué dans la chaîne.
J’avais déjà remarqué, quelques mois auparavant dans le Caucase, que la jante s’amincissait, mais j’avais remis à plus tard son remplacement. Me voilà donc, à 40 km d’un village et à des centaines de kilomètres de toute boutique de vélos, à la merci de ma propre négligence.
Le premier « jugaar » : des attaches en câble
J’ai d’abord tenté une réparation improvisée avec des attaches en câble, espérant empêcher la jante de se fissurer davantage et remonter le pneu. Le bricolage a tenu moins d’un kilomètre avant que les attaches ne se détachent, que la jante ne se déchire davantage et que je ne sois contraint d’avancer à pied.
Après environ 5 km, un vendeur local, qui transportait cigarettes et bananes, m’a pris en stop. Nous avons chargé mon vélo dans le coffre, en veillant à ne pas écraser les fruits, ce qui a suscité quelques regards étonnés aux postes de contrôle du Xinjiang.
Une roue de secours improbable
Arrivé à Tashkurgan, aucune boutique de vélos n’était en vue. En fouillant sous les escaliers d’une auberge, j’ai trouvé une vieille roue de vélo enfant, usée mais encore utilisable. Le terme « jugaar », très répandu dans les pays en développement, désigne l’art de faire fonctionner quelque chose avec les moyens du bord. J’ai donc installé cette roue de fortune, en réparant le vieux tube, en retirant les plaquettes de frein arrière et en ajustant légèrement le dérailleur.
Le lendemain, j’ai traversé le col international le plus haut du monde, le Khunjerab Pass (4 650 m), à bord d’un bus gouvernemental, le vélo solidement fixé sur le toit. C’était la seule façon autorisée de s’approcher de la frontière.
Les montagnes du nord du Pakistan
Les sommets du nord du Pakistan sont parmi les plus spectaculaires du globe. La crête de la « Cathedral Ridge » au-dessus du village de Passu ressemble plus à un tracé cardiaque sur un moniteur qu’à une simple chaîne de roches et de neige.
Dans l’ombre de ces géants, de petites villages traditionnels de pierre et de terre s’accrochent aux terrasses plates, échappant aux inondations et aux glissements. Des vergers d’abricots et des champs de blé doré colorent ce paysage dominé par le gris des rochers et le blanc des glaciers. Si l’on croit aux Shangri‑La, ils se cachent sans doute dans ces vallées isolées.
Le deuxième « jugaar » : survivre aux crevaisons
Chaque jour, un petit trou dans le pneu mince me donnait l’excuse parfaite pour m’arrêter sous un arbre fruitier, admirer le panorama et rencontrer les habitants. Mais la jante, déjà légèrement voilée en quittant la Chine, s’est de plus en plus déformée, rendant la conduite de plus en plus dangereuse, surtout sans frein arrière.
En approchant de Gilgit, la route passe sous le flanc nord du Rakaposhi (7 788 m). Le trafic augmente, les ponts sont rares, et la route non pavée devient la meilleure option. À 9 km de la ville, sous la pluie, j’ai percé le pneu en traversant un dépotoir improvisé où des éclats de verre ont tranché la carcasse du pneu. J’ai dû pomper le pneu à chaque minute, tout en utilisant à nouveau les attaches en câble pour retenir la chambre à air.
Finalement, épuisé, trempé et couvert de poussière, je suis arrivé à Gilgit avec un vélo à moitié démonté, des attaches en câble partout et un pneu qui siffle encore. Les regards curieux des locaux se mêlaient à quelques offres d’aide, mais aucune n’a pu sauver cette roue arrière. Malgré tout, j’ai franchi le vieux pont en bois, trempé mais invaincu. Le « jugaar » m’a encore une fois permis d’atteindre mon but.
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