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La peur

« Tu n’as pas peur ? » N’es‑tu pas effrayée ?

La foule croissante de cholitas se tait, attendant ma réponse. On me pose cette question dans chaque pueblo, ces petites communautés aymaras ou quechuas isolées au plus haut des Andes boliviennes. Je hausse les épaules, souris et réponds : « Si, un peu ». Oui, un peu.

En vérité, je ne suis pas un peu effrayée : je le suis terriblement.

Le choix décisif

Il y a quatorze jours, dans une petite ville près de la frontière péruvienne, je me tenais sur la ligne de départ, à la base des Andes boliviennes, à l’abri d’une pluie glaciale qui inondait le village. Je fixais les routes de boue qui menaient hors du bled, cherchant désespérément une raison d’abandonner. Pour la première fois de ma vie, la peur m’a paralysée, plantée sous un toit de tôle, refusant de faire le premier pas. Deux options s’offraient à moi : un bus bancal de 12 heures vers La Paz, ou quatre cols dépassant les 5 000 m, sous des prévisions orageuses et sans aucune civilisation hormis des cultivateurs de coca et des mines d’or. J’ai choisi le sentier boueux, mais la tentation du bus était très forte.

Le quotidien des villages

12 h 30 – comme à chaque pueblo, une foule se forme autour de moi dès mon arrivée. Je suis une rareté ici : une gringa solitaire, avec pour seul bagage un sac à dos contenant tout le nécessaire pour trois semaines de montagne. Mon bonnet de camionneur et mes jambes pâles contrastent avec les femmes locales en cholita, tresses sombres, jupes à volants colorées, couvertes de boue et de poussière des champs de coca.

« No tienes miedo? »

Les raisons d’avoir peur sont nombreuses : altitude, tempêtes, isolement, sentiers escarpés, une jambe cassée pouvant être fatale. Je montre mon communicateur satellite bi‑directionnel, capable d’appeler un hélicoptère en cas de blessure. Mais ce qui les terrifie le plus, c’est le pueblo au bout du chemin, réputé pour ses bandits, trafiquants de drogue et ravisseurs. « N’y allez pas sans arme », disent‑elles.

Je n’ai pas d’arme, seulement un petit couteau de poche, dont la lame est probablement gelée.

« No tienes miedo? »

« Si, un poco. » En réalité, je suis complètement terrifiée.

Le poids du défi

Je sais que la peur n’aide pas. J’ai déjà assez de défis physiques sans devoir combattre mon esprit chaque jour. En plus de cette tempête mentale, je porte le poids de courir à travers les plus hautes montagnes du monde, tentant une traversée du bout à bout des Andes boliviennes, seule.

13 h 22 – En quittant le pueblo, je commence la longue montée vers le pic le plus élevé, l’Illimani. Après une descente en vallée pour me ravitailler, mon sac lourd de quelques jours de nourriture me contraint à regagner les altitudes. À cause du mauvais temps et de mes premiers problèmes d’acclimatation, je suis largement en retard et risque de manquer mon vol de retour, indispensable.

La menace réelle d’échec, combinée à ma peur persistante, a vidé le plaisir de l’aventure. Chaque matin, avant l’aube, je me réveille dans un bivouac glacé, me poussant à atteindre des distances épuisantes pour garder une lueur d’espoir. Je grimpe, je cours, mes pieds s’enfoncent dans la boue, mes muscles hurlent.

16 h 43 – Je regarde ma montre : enfin au‑dessus de 4 000 m. Le froid descend, je m’enveloppe d’une couche de base et observe le paysage : prairies alpines vertes, ligne des arbres qui cède la place à la roche grise, puis aux glaciers bleus‑blancs de l’Illimani qui s’élève dans le ciel. Au détour d’un pré, un cercle de pierres presque caché sous la végétation attire mon attention. Ce secteur des Andes est parsemé de ruines incas, souvent non signalées, qui résistent au temps.

Je décide de faire une pause, de rappeler pourquoi je cours et explore les montagnes. Au‑delà des ruines, un site de camping isolé apparaît : une plat‑area près d’un ruisseau clair, sous le regard imposant de l’Illimani, entouré de bois mort.

Le feu et la nuit

20 h 23 – J’allume un petit feu, collectant du bois sec. La flamme réchauffe instantanément ma peau, le chocolat chaud coule dans ma tasse en fer blanc. Le ciel étoilé du sud scintille, la montagne enneigée projette une lueur bleue sur les constellations. Le ruisseau murmure à ma gauche, les ruines incas à ma droite. Pour la première fois depuis deux semaines, je me sens vraiment à l’aise.

La pluie revient, éteint le feu et m’oblige sous ma bâche. C’est une nuit chaude, la pluie ne se transforme pas en neige.

05 h 00 – Alarme. Je teste mes jambes, lentes mais prêtes. Le sac pèse sur mes épaules, mais je m’échauffe avec le réchaud, attend le café acheté hier au pueblo.

Je me hisse, appuyé sur mes bâtons, et commence le jour 15 : d’abord à pas de loup, puis en marche, jogging, et enfin sprint en descente. Le sentier s’élargit vers un autre pueblo. Les avertissements d’hier reviennent en mémoire : “pas d’arme, danger”. Mon cœur bat à tout rompre en approchant les toits de tôle.

« Gringa ! Grriiiiiiiinnnnngggggaaaaaaa ! » Une cholita crie en courant depuis son petit champ de coca.

« No tienes miedo? »


Ce récit a d’abord été publié dans Sidetracked Volume 14
Voir le tracé de ce voyage sur FATMAP.

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