Pas d’excuses
Une terre au‑delà des rêves
Aux confins nord de l’Alaska, visible uniquement pendant une courte période de deux mois de chaleur, s’étend une étendue plus vaste que l’imagination. Une toundra verte ondulante, dominée par des sommets de montagne noirs comme du charbon, sculptés dans la glace. Un tapis de bleuets sous les pieds et un éventail d’animaux uniques, évolués récemment depuis le Pléistocène. En un jour, les collines peuvent être envahies par des milliers de caribous suivant leur ancienne migration, suivis de près par des loups. On peut y apercer des mouflons Dall, des grizzlis des plaines arctiques, voire des bœufs musqués ou un ours polaire silencieux chassant sur les plaines du nord. Pour les aventuriers, cette toundra arctique est un terrain de jeu presque illimité de nature vierge.
Des excuses qui ne tiennent plus
J’ai longtemps trouvé des excuses pour ne pas me rendre dans les Brooks Range. Je pensais qu’une expédition longue et minutieusement planifiée, avec un avion de brousse et des dépôts de vivres le long du trajet, était la seule façon d’apprécier la splendeur de la région. La réalité financière, cependant, ne le permettait pas : aucun sponsor, aucune grande expérience d’expédition. J’ai donc dû être plus économique, tout en conservant mon rêve d’enfance. Après des années de reports, j’ai finalement décidé de ne plus attendre.
Le départ
À 25 ans, je ne voulais pas laisser passer un autre été sans voir les Brooks Range. J’ai réservé un vol de Bozeman (Montana) à Fairbanks (Alaska), puis pris le « Dalton Highway Express », un service de navette sur la route de gravier connue sous le nom de « Haul Road ». J’ai été déposé à un point précis, où je devais revenir deux semaines plus tard. Pendant ces deux semaines, plus de 19 millions d’acres de la réserve faunique nationale de l’Arctique étaient à ma disposition.
Les premiers pas dans la toundra
Seul sur le bord de la route de gravier, je regarde mon véhicule disparaître dans un nuage de poussière. Le découragement me frappe, mais je rassemble mon courage et m’enfonce dans la mousseuse toundra. Dès la première semaine, je réalise que mes réserves alimentaires sont dangereusement basses. Un gros biscuit acheté à Coldfoot Camp (un arrêt de camions à 140 km au sud) a été englouti d’un seul coup, et il hante mon esprit pendant que je rationne mes rations déshydratées.



Conditions difficiles
Le trek s’est avéré aussi éprouvant que prévu. Les premiers jours, le ciel était clair et le soleil brûlait. Les moustiques attaquaient en nuées. J’ai espéré la fraîcheur de la pluie, mais quand elle est arrivée, elle a duré plusieurs jours, rendant difficile le séchage de ma doudoune et de mon sac de couchage. La leçon : emporter le meilleur équipement de pluie possible.
Vues panoramiques et rencontres animales
À la fin de la première semaine, j’ai atteint un sommet offrant une vue spectaculaire sur les hauts sommets qui se fondent dans les plaines côtières de l’océan Arctique. J’ai franchi des rivières à la taille de la taille, traversé des vallées isolées et contourné des pics sans nom, le tout en solo. Au cours de cette première partie, j’ai déjà aperçu de nombreux habitants de l’Arctique : un caribou solitaire sur un plateau, des mouflons Dall blancs perchés dans les falaises, et même un renard roux fantomatique tenant un écureuil terrestre dans la bouche, apparu au milieu d’un épais brouillard. Les oiseaux étaient plus discrets, mais j’ai observé un aigle royal décollant d’une falaise au-dessus de rapides tumultueux, ainsi que des faucons pèlerins chassant de petits rongeurs.
En marchant le long d’un lit de rivière boueux, j’ai découvert des empreintes fraîches de caribous suivies de près par des traces de loups. Des cornes de caribous et d’élans, usées par le vent, jonchaient le sol. Malgré ces rencontres, je n’avais pas encore photographié l’animal qui me manquait le plus : le grizzli des plaines arctiques.


L’affrontement avec le grizzli
Un après‑midi, près de la fin du trek, je me suis installé sur un affleurement rocheux surplombant une vaste vallée. Un épais brouillard s’est levé puis s’est dissipé, révélant un sombre blob parmi les bouleaux nains. Mon instinct m’a dit que c’était un ours. J’ai attendu près d’un rocher pendant plus de trois heures. Finalement, le silhouette est réapparue : un grand visage brun de grizzli arctique, trempé par la pluie, se tenait debout.
Je me suis approché discrètement, caché derrière des rochers et des buissons, jusqu’à 120 m de l’animal qui se nourrissait de racines et de baies. J’ai pris des photos tremblantes, conscient du danger : neuf ans plus tôt, un couple d’Américains avait été tué par un grizzli dans la même région, et quelques mois avant mon expédition, un grizzli s’était approché à huit pas de ma tente dans le Montana.
En gardant le vent contre mon visage pour masquer mon odeur, j’ai suivi l’ours pendant quelques heures intimes. Lorsque l’animal a disparu dans la végétation, j’ai regagné mon camp, le cœur battant, satisfait d’avoir enfin capturé le grizzli des plaines arctiques, objectif principal de mon voyage.
Retour et récompense
Quelques jours plus tard, je suis ressorti du chemin de gravier qui m’avait mené au départ, épuisé mais vivant. J’ai rejoint un campement presque désert au lac Galbraith, où des touristes d’une excursion guidée m’ont d’abord pris pour un ermite. Rapidement, ils m’ont invité autour du feu, m’ont offert à manger et, à la tombée de la nuit, m’ont présenté une glacière remplie de bières glacées — une récompense bien méritée pour mes deux semaines d’aventure.




