Aventures à moto dans le nord‑ouest rugueux de la Chine
Comme la plupart de mes périples, l’idée d’un tour à moto à travers le nord‑ouest accidenté de la Chine a germé loin des steppes, dans le tumulte des musées, des gratte‑ciel d’entreprise et de la vie nocturne de Pékin. Toutes les quelques semaines où je me retrouve sur la route, je passe des mois à planifier les tracés depuis les cafés dotés d’une connexion suffisante pour alimenter mon obsession Google Earth. Une fois le voyage achevé et le retour sécurisé, je me consacre à l’assemblage des photos pour reconstruire le récit sur mon ordinateur.
Du quotidien pékinien à l’appel du désert
Mon quotidien à Pékin était devenu monotone, et l’envie de franchir une nouvelle frontière s’est imposée. Je me réfugiais l’après‑midi dans les souvenirs du « vrai » Chine : les dunes de sable infinies qui s’étendent sous le soleil d’Asie centrale. Ces images m’accompagnaient depuis les deux années passées dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang, à 1 600 miles au nord‑ouest de mon bureau de Pékin.
Le cadre de bureau, les métros bondés, les ruelles envahies de monde… tout cela me pesait. La nuit, derrière les fenêtres fermées et les rideaux opaques qui protégeaient du smog et du bruit, je rêvais d’une nuit à la belle étoile sur les plaines, le vent d’Asie centrale caressant le Kazakhstan et le Xinjiang.
Départ pour le Xinjiang
Il ne me restait qu’un mois de visa chinois, j’ai donc quitté Pékin pour le Xinjiang. En décollant, j’ai tenté d’imaginer la ville énigmatique que j’allais quitter, avec ses couples dansant sur de la pop sous les ponts, ses métros brillants, le marchand de houblon qui m’offrait une bière belge et les aînés portant leurs petits‑enfants au parc. Ces dernières générations, ayant traversé d’innombrables épreuves, incarnent encore l’espoir d’un avenir meilleur pour leurs descendants.
Sur les routes du Tian Shan
Quatre jours plus tard, je filais à toute vitesse à travers les montagnes du Tian Shan. Libéré des rails du métro et des murs de bureau, je ne pensais plus qu’à la sensation du guidon sous mes mains. Mon itinéraire formait une boucle autour de la branche nord de la chaîne, soit 2 000 km traversant les zones ethniques les plus emblématiques de la région.
Après plus d’un an d’inactivité à moto, j’ai rapidement redécouvert le stress de la vigilance : motards téméraires sans casque, camions de charbon, 4×4, chèvres, tracteurs, cavaliers et même quelques chameaux. Certaines routes étaient bien plus délabrées que les cartes ne le laissaient entendre, mais l’altitude croissante révélait des paysages toujours plus somptueux.
Passage du col glaciaire
En gravissant un col à 4 300 m d’altitude, une averse de grêle m’a forcé à me réfugier dans une yourte kazakhe. Le maître de maison, au teint cramoisi, m’a déclaré que la traversée était impossible ce jour‑là. Quelques heures plus tard, le temps s’est calmé et j’ai repris la route, seulement pour être rattrapé par une tempête qui m’a inondé de pluie glaciale. Des carcasses de camions écrasées jonchaient la pente, rappel brutal de ma fragilité.
Lorsque mes mains ont perdu la sensation, il n’y avait plus de place pour la poésie : le mal d’altitude me nouait l’estomac, il fallait redescendre rapidement. Après sept kilomètres de virages serrés et de routes boueuses, la tempête a enfin faibli. J’ai réchauffé mes mains sur le moteur, puis contemplé le silence enveloppant les collines verdoyantes, baigné d’une brume indifférente.
Rencontres au village
Le corps encore engourdi, j’ai trouvé un petit village où je me suis installé pour la nuit dans une chambre d’hôtes rudimentaire, gérée par un couple Han discret. Ce soir‑là, deux jeunes Mongols m’ont invité à partager un repas d’agneau aux carottes, arrosé de bières généreuses. Ils cherchaient à acheter un étalon américain pour le croiser avec leurs juments, rêvant d’un programme d’élevage alliant la puissance américaine à l’esprit indomptable mongol.
Après les bières, je me suis retiré dans ma chambre quand un vacarme a éclaté dans le restaurant voisin. Par curiosité, je me suis glissé derrière le bâtiment et j’ai aperçu Nergüi, un des jeunes Mongols, en pleine confrontation avec quatre hommes Han. « Touristes sales ! », a-t-il crié en mandarin, les menaçant de quitter le village. Il a brandi une chaise en bois, la lançant dans la salle, mais celle‑ci s’est brisée à distance, épargnant les visiteurs.
Cette scène n’était pas tant une agression physique qu’une démonstration de supériorité symbolique : Nergüi voulait revivre, en un instant, la fureur des conquérants mongols. Après l’échauffourée, lui et son ami Batbayar sont partis à moto, leurs phares s’éteignant dans la nuit.
Réflexions sous le ciel étoilé
Je me suis aventuré sous un ciel zébré d’étoiles flamboyantes, réalisant que l’espace que je cherchais depuis mon cube à Pékin n’existait réellement que pour les étrangers. L’immensité intacte du Xinjiang, que j’avais tant rêvée, se révélait être une illusion.




