À la conquête du Tour du Mont Blanc en hiver à vélo gras
Introduction
Participer à une première mondiale, même de façon indirecte, procure une excitation intense. Alors que je savourais un cappuccino au fond d’une piste ensoleillée et déserte du Val Veny, je me suis laissé emporter par le fantasme des superlatifs : le plus rapide, le plus haut, le premier… J’ai rapidement réalisé que ces titres flamboyants ne reflètent pas toujours la réalité vécue sous les nuages orageux du col de la Seigne.
Le défi de Geoff Harper
Mon ami Geoff Harper descendait les pentes de Courmayeur sur les énormes pneus de son fat‑bike carbone, prêt à tenter le premier Tour du Mont Blanc hivernal à vélo. Le tracé, 180 km à travers la France, l’Italie et la Suisse, comprend 10 000 m de dénivelé positif et négatif. En été, le même itinéraire est envahi par randonneurs et cyclistes ; en mars, la neige épaisse étouffe les sentiers, ne laissant passer que les engins équipés de pneus de type tracteur.
Courmayeur, dans la Vallée d’Aoste, devait être le point médian du défi de Geoff, prévu sur cinq jours. J’avais prévu de le suivre en ski de randonnée jusqu’au camp du soir, à la frontière suisse.
Le départ
J’ai traversé le tunnel de Chamonix à l’aube, pris le premier téléphérique et skié au plus loin possible dans le Val Veny. Les conditions semblaient idéales pour rejoindre le col Ferret au nord‑est. Au moment où je commençais à me diriger vers l’endroit où Geoff devait être, mon téléphone a vibré : les conditions au col étaient très différentes.

Qui est Geoff ?
Je l’ai rencontré en décembre 2014. Après une année passée au Colorado à étudier les courbes de niveau, il découvrait enfin le massif du Mont Blanc. Originaire du Surrey, il a vécu 16 ans aux États-Unis, où le fat‑bike est très populaire. « J’ai déjà parcouru la côte sud de l’Islande à vélo gras, je voulais maintenant une aventure enneigée dans un lieu emblématique du ski. J’ai voulu ramener le vélo au cœur de la communauté de Chamonix », explique‑t‑il.
Le fat‑bike, né sur les vastes plaines de l’Alaska, reste un VTT, voire un VTT de montagne dans les mains de Geoff. « J’ai un background en alpinisme et je possède toujours un vélo ; ce projet combine donc alpinisme et cyclisme », précise‑t‑il. « Sur les cols les plus élevés, je ne suis même plus à vélo ; c’est comparable à la ski‑alpinisme : on pousse, on descend. »
Le parcours et les premières difficultés
Geoff a planifié son itinéraire depuis Chamonix, via Les Houches, le col de Voza (600 m de montée), Bionnassay, Les Contamines, jusqu’au col du Bonhomme. Il avait choisi un bivouac à mi‑chemin du col du Bonhomme pour la première nuit.
En tant que coach certifié en force et conditionnement, Geoff s’entraîne régulièrement à des journées de 7 heures à jeun, afin que son corps utilise les graisses stockées plutôt que les apports alimentaires. Le deuxième jour, cette préparation a été mise à rude épreuve.
« Ce matin, après avoir blâmé mon sac de couchage pour mes sueurs froides, je n’ai pas pu manger ; je savais que la journée serait difficile. J’ai poussé pendant 10 heures jusqu’au refuge du Bonhomme, épuisé, fébrile et à court de carburant. Et puis, une tempête est arrivée. »

Le drame dans la vallée
Le col du Bonhomme était le point le plus inaccessible du Tour. L’altitude, la faim et la fièvre brouillaient le jugement de Geoff, malgré un tracé pré‑planifié sur sa montre Suunto et les conseils de la Portland Mountain Rescue. Il a suivi son instinct primal, abandonnant le chemin prévu pour descendre dans une vallée abruptement escarpée.
« J’ai vu la vallée en contrebas, une ligne directe vers la sécurité. J’ai ignoré mon tracé et pris la pente la plus raide, contre tout ce que j’ai appris. J’ai fini dans un ravin, seul, avec mon vélo et mon sac lourd. La peur était totale, je pensais à ma famille. »
Sans signal téléphonique, il a dû se débrouiller. Il a grimpé le ravin en utilisant le vélo comme ancre, en glissant le guidon dans la glace et en avançant un pied à la fois. Après environ une heure d’effort, il a atteint le village de Les Chapieux, où il a trouvé une “chambre d’hiver” fermée. Malgré les conditions rudimentaires, il a pu se réchauffer, boire du thé et remercier sa chance.
Conclusion et leçon
Geoff n’est pas arrivé à notre rendez‑vous du matin, et je me suis retrouvé dans le Val Veny sans « première mondiale ». Mon premier réflexe a été le soulagement que mon ami était vivant. Au final, la vraie aventure n’est pas le titre sensationnel, mais le vécu, l’apprentissage et la volonté de continuer. Geoff a compris que la montagne ne se plie pas à nos plans ; elle nous teste et nous écoute.
Post‑scriptum : Geoff prépare déjà une seconde tentative pour l’hiver 2015‑2016 et travaille à maîtriser son subconscient.




