Le Passage
Première étape : le défi du marais
« Il faudra traverser au moins un marais », annonça soudainement Tim, tout fier. Nous trois fronçâmes les sourcils, conscients du défi qui nous attendait. Nous ne disposions que de bribes d’informations sur le passage frontaliers isolé entre le Chili et l’Argentine, la plupart provenant de rumeurs d’autres cyclistes qui avaient déjà tenté l’aventure et qui, selon nous, embellissaient la vérité. Deux points étaient cependant clairs : la traversée à vélo serait à la fois une épreuve épuisante et une véritable aventure.
La Carretera Austral, une terre de cyclistes
De nos jours, la Patagonie regorge de cyclistes. En quelques semaines de pédalage vers le nord de l’Argentine, j’ai croisé toutes les catégories : des baladins lents aux sprinteurs en lycra, des travailleurs en pause de deux semaines aux aventuriers transcontinentaux que les locaux traitent de « fous ». Mon prochain objectif était la Carretera Austral, une route sinueuse et caillouteuse qui relie les peuplades du sud du Chili. Elle serpente à travers forêts denses, fjords, glaciers et montagnes abruptes.
Il était autrefois simple de rejoindre la Carretera depuis l’Argentine, mais les choses ont changé. Douze ans après son extension de 100 km vers le sud, la route s’arrête maintenant au village chilien de Villa O’Higgins. Aucun chemin routier ne relie ce village aux villages argentins voisins ; il faut compter sur des bateaux pour franchir les lacs Desierto et O’Higgins, puis traverser un petit sentier forestier et marécageux – un lieu que les cyclistes qualifient de « terrain interdit aux vélos », d’où l’engouement pour le passage.
Rencontre à El Chaltén
Le petit village argentin d’El Chaltén fut notre point de départ. Là, je rencontrai trois autres cyclistes prêts à s’aventurer à travers la frontière. Vincent, un Français de 27 ans en lycra, portait un élégant porte‑remorque blanc en forme d’œuf. Tim, Néerlandais haut en couleur, arborait des sacoches jaunes flamboyantes et un sourire tout aussi éclatant. Enfin, Michel, un Français de 62 ans, était un vétéran du vélo, habitué aux longues expéditions. Tous trois roulaient en solo avant de former ce petit peloton hétéroclite.
Départ sous les condors
Le lendemain, nous partîmes tôt d’El Chaltén pour éviter les vents violents qui s’abattent souvent sur la Patagonie. Nous formâmes un ballet de courants d’air, nous glissant les uns derrière les autres, tandis que les condors dessinaient des cercles au-dessus de nos têtes. Le soleil de midi projeta leurs ombres sur le sol accidenté, puis les nuages de poussière soulevés par le vent nous frappèrent à plusieurs reprises. Arrivés au quai, un habitant nous annonça que le bateau n’avait pas de capitaine et que nous resterions sur place.
Vincent soupira, Tim perdit son sourire habituel, et Michel, les yeux pétillants, se mit à chanter « La Bamba » en dansant sous la pluie. Peu après, un camion arriva, le capitaine sortit du brouillard et nous confirmèrent que nous partions ce soir‑là.
Première traversée du lac
Le bateau nous déposa sur la rive opposée, où un groupe multinational de randonneurs attendait. Bicyclette déchargée, tentes plantées, nous partagions un repas de pâtes et de café. Le matin suivant, le soleil inonda le campement ; certains courageux se baignèrent dans les eaux glacées du lac, tandis que les randonneurs argentins s’écriaient : « Regardez, des Européens ! »
Le sentier du marais
Après un petit-déjeuner rapide, nous nous lançâmes dans le bois, deux randonneurs nous suivant. Pendant cinq heures, nous traînâmes nos vélos chargés dans la boue collante, soulevâmes des troncs d’arbres pour les franchir, transportâmes les machines sur nos épaules à travers des rivières à hauteur de genoux et gravîmes des pentes vertigineuses. Le sentier, jadis foulé par des chevaux, était désormais recouvert de mousse, de fougères et de branches basses. Un trekkeur slovène, le seul à connaître déjà cet itinéraire, ne pouvait cacher son enthousiasme.
« Sommes‑nous déjà passés la pire partie ? », demanda-t‑il.
« Pas du tout ! Vous n’avez même pas encore atteint le premier marais ! Il reste la montée du col, la rivière sans pont, puis le second marais… », répondit‑il avec malice.
Nous continuâmes, aidant les uns les autres à chaque chute, le bruit des sacoches, le cliquetis des porte‑bagages et le chant des oiseaux résonnant dans la forêt silencieuse. Enfin, au sommet d’une colline, les mots « Bienvenidos a Chile » apparurent, accueillant nos regards fatigués mais triomphants.
Arrivée au lac O’Higgins
Nous descendîmes la piste rugueuse jusqu’au lac O’Higgins, une vaste étendue turquoise invitant à une dernière baignade glaciale avant que le bateau tant attendu ne nous emmène à Villa O’Higgins, le point de départ de la Carretera Austral.
À l’embarcadère, deux cyclistes fraîchement arrivés, en direction opposée, nous saluèrent. Je leur souhaitai bonne chance en ajoutant : « Attention au premier marais ! »




