Au‑dessus des nuages : de l’échec du Sajama à la conquête de l’Illimani
Avec un temps clair annoncé et la dynamique après les ascensions réussies du Huayna Potosí et du Pequeño Alpamayo, le moment semblait idéal pour gravir le Sajama. Pourtant, comme pour toute expédition sérieuse, les nerfs s’activent la veille, même lorsque l’on se sent préparé et que le climat est favorable.
Le défi du Sajama
Le Sajama est réputé pour mettre à l’épreuve les alpinistes les plus endurants : une longue montée vers le sommet et un terrain brutalement instable sur sa pente occidentale. Situé dans le désert d’altitude près de la frontière chilienne, le plus haut sommet bolivien subit des conditions climatiques extrêmes. Les vents peuvent dépasser les 160 km/h, balayant le désert sans relief et glacant l’air. La fenêtre météo que nous avions choisie était cruciale, tant pour atteindre le sommet que pour redescendre en sécurité. La peur de ne pas arriver au sommet ou de subir une blessure grave était d’autant plus aiguë après le décès d’un alpiniste allemand sur le Huayna Potosí quelques semaines plus tôt.
Arrivée à Sajama
Nous sommes arrivés au village poussiéreux de Sajama à bord d’un micro‑bus chargé d’équipement. Un tournoi de football local a réduit le nombre de porteurs disponibles : le football domine la culture bolivienne. Nous n’avions que deux porteurs pour notre équipe de six, ce qui m’a contraint à porter mon matériel photo, même réduit au strict nécessaire, ainsi que de lourdes couches d’isolation pour affronter le froid de -30 °C. Mes bottes d’alpinisme, suspendues à l’extérieur du sac, alourdissaient chaque pas. Après avoir installé le camp de base à côté d’une cabane en adobe entourée de lamas, de vigognes et de rares arbres de queñua, je me suis couché sous un ciel indigo parsemé d’étoiles, mais le sommeil était agité.
Ascension vers le haut du camp
Le matin, le Sajama paraissait encore plus imposant. Les six premières heures nous ont offert un sentier assez doux, mais les 500 m finaux se sont transformés en un véritable bourbier volcanique, glissant comme du sable, parsemé de rares plaques de neige fondante. Mes bottes d’alpinisme s’enfonçaient sans prise, chaque pas me ramenait en arrière, faisant dégringoler des roches rouges et me consumant davantage.


Les deux porteurs avaient atteint le haut du camp une heure avant nous et avaient monté trois tentes d’expédition sur une crête enneigée exposée. En apercevant le camp, je me suis effondré à genoux, épuisé. Alors que je pensais prendre un dernier repos, un vent hurlant a déchiré l’une des tentes. Nous avons couru les 50 m restants pour la sauver, mais j’ai perdu connaissance sur une plaque de glace à côté. Dix minutes plus tard, Ethan m’a secoué : mes lèvres étaient bleues, symptôme d’un œdème pulmonaire aigu. J’ai repris conscience à contre‑coeur, le cœur battant à toute allure.
Récupération et décision difficile
Après quelques biscuits et un thé à la coca bien chaud, j’ai regagné un peu de confiance et pensé pouvoir tenter le sommet le soir même. Mais les maux de tête, la fatigue et le bruit incessant de la tente déchirée par le vent ont rendu le repos impossible. Vers 23 h30, notre guide David a crié que les vents étaient trop forts pour une tentative sécurisée. Malgré mon désir de grimper, il a décidé de redescendre.
À 8 h du matin, au lieu d’être au sommet, nous avons emballé le camp. Le moral était sombre ; je me suis demandé si j’étais vraiment fait pour l’alpinisme à ces altitudes. Le trajet de retour vers La Paz a été silencieux, le Sajama rétrécissant à l’horizon, tout comme ma motivation.



Vers Illimani
Le trajet vers Pinaya a été rapide, même sur des routes poussiéreuses et étroites. L’Illimani, plus grand que tout ce que j’avais vu, s’est imposé comme le prochain défi. Après deux heures de marche avec de gros sacs jusqu’au camp de base, j’ai photographié le massif sous tous les angles, un moyen pour moi de calmer l’anxiété.
Le lendemain, réveillé et rafraîchi, j’ai visualisé le geste de planter ma piolet sur le sommet. Nous avons atteint le haut du camp – le Nido de los Condores – une plateforme glacée offrant une vue imprenable sur le pic et La Paz en contrebas. Les tombes de cinq Chiliens décédés sur le même versant rappelaient notre vulnérabilité.
Le froid glacial m’obligeait à garder la bouche et le nez à peine ouverts. Malgré cela, le désir de conquérir le plus haut sommet de la Cordillère Real occupait mes pensées.

L’ascension nocturne
À 1 h 40, nous avons revêtu nos équipements sous la pleine lune et avons entamé la montée du flanc occidental. Des centaines de crevasses à peine visibles dans la lumière bleutée nous forçaient à rester concentrés. Chaque pas dans la neige durcie était une petite victoire. Après avoir franchi les 6 000 m, il ne restait plus qu’une section très raide : deux pentes abruptes qui exigeaient un effort méticuleux avec le piolet. Nous avons atteint le col sous le sommet, les jambes comme du caoutchouc, mais motivés. Le lever du soleil a baigné la montagne d’une lumière dorée, révélant un océan de nuages au‑dessus de la jungle.
Réflexion finale
Cette expédition m’a enseigné que la force mentale – rester positif et concentré – est parfois plus cruciale que la condition physique. Après les échecs du Sajama, la réussite sur l’Illimani a confirmé que la résilience, le travail sur soi et la capacité à transformer la négativité en motivation sont les vraies clés du succès en haute montagne.
Ce récit a été publié pour la première fois dans Sidetracked Volume 13




