La Haute Route – Variante Classique
Le terme « crux » en alpinisme désigne le passage le plus difficile d’une ascension. Pour nous, les deux derniers jours de la Haute Route furent exactement cela : des journées de crux, où chaque décision comptait après des mois de préparation et huit jours de trekking avant de quitter le refuge Dix aux premières heures du 30 septembre 2011.
Dans mon lit, je fixe le plafond du petit dortoir. Le sommeil est fragmenté, perturbé par le phénomène de respiration de Cheyne‑Stokes dû à l’altitude, et par le récit d’une chute sur La Serpentine survenue la veille. Cette chute nous rappelle que l’alpinisme n’est pas un jeu : il faut connaître les personnes à qui l’on est relié par la corde, car si l’un tombe, tous tombent.
Je me lève à 4 h 30, prends mon petit‑déjeuner, enfile mon harnais et mon sac. L’atmosphère est calme. Pour la première partie de l’ascension, j’ai rangé mon appareil photo et mon GPS : aucune distraction, seulement une concentration absolue.
Première moitié de journée – Glacier de Cheilon
À l’aube, nous franchissons des blocs pour rejoindre le glacier de Cheilon. Le silence est ponctué par un éclat de lampe frontale. Nous vérifions la corde, le matériel, puis nous entamons la montée. La technique est suffisante : ce n’est pas un itinéraire technique, mais chaque pas doit être calculé. Le ciel est limpide, le vent absent. Le panorama qui s’offre à nous est l’un des plus inspirants que j’aie jamais vécu.
Le glacier est ombragé, la neige compacte et glacée. Les crampons mordent, mais la concentration reste essentielle. J’utilise mon piolet pour stabiliser, trouve rapidement un bon rythme. Autour de nous, le Mont Blanc de Cheilon s’élève à droite, le névé à gauche. Nous gravissons les pentes jusqu’au col de la Serpentine, où se dresse La Serpentine elle‑même.
Nous empruntons la même voie que le groupe tombé la veille. Malgré les rumeurs de sang dans la neige, je ne vois rien. La face sud est en excellent état ; nous installons un ancrage « boot‑axe » et progressons par sections. Le crux du jour passe rapidement, sans incident. Arrivés au col du Brenay, nous sommes à 3 635 m, dégustant des Snickers et des Mars en gants, soulagés.
Sommet de la Pigne
Après un effort qui semble interminable, nous atteignons le petit plateau de la Pigne à 3 796 m. Le panorama est à couper le souffle : le Cervin, la Dent Blanche, le Mont Blanc de Cheilon… Tout semble à portée de main, même si le Cervin reste à 48 heures de marche.
La descente vers le refuge des Vignettes nous fait traverser des moraines ; les crampons laissent place aux bottes. Au refuge, nous nous régalons de rösti et de bière, profitant du soleil. « Jour de crux », conclut‑je.
Jour suivant – Refuge du Bertol
Le trajet vers le Bertol (plus de 3 300 m) est long et éprouvant. Le soleil brille, mais une dépression arrive pendant la nuit. À 4 h du matin, je suis surpris par une tempête alors que je me rends aux toilettes extérieures. La neige fouette mon manteau et mes sous‑vêtements en coton. Nous attendons que le temps se calme.
Après un réveil difficile, les guides discutent, puis à 7 h nous partons. La descente implique des échelles glissantes, des chaînes indispensables sur la corniche étroite.
En traversant le glacier du Mont Miné, le terrain se fait plat et la neige épaisse supporte nos crampons. Au loin, les nuages de la tempête de la veille s’étirent comme un voile noir. La Tête Blanche apparaît à l’horizon.
Ascension de la Tête Blanche
Monter la Tête Blanche se résume à placer un pied devant l’autre, mais la profondeur de la neige exige une volonté de fer. J’entraîne le compagnon qui perd rapidement en forme, traînant son sac de 60 L. Nous atteignons le sommet dans la brume, où seul un cairn et une croix sont visibles. En redescendant, nous sortons de la nébuleuse et le Cervin apparaît, majestueux, dominant la vallée de Zermatt.
La descente s’effectue sur le glacier du Stockji, fortement crêté. Nous forgeons un chemin sinueux, franchissons des crevasses, puis grimpons un morainier qui nous mène à une dalle où nous rapiérons.
Le Stockji devient un terrain de scramble où nos mains sont constamment sollicitées. Au bout, un crêt escarpé mène à une mer de blocs. Malgré la fatigue, l’accomplissement est total.
Arrivée au Schönbielhütte
Nous arrivons au Schönbielhütte, remplis de satisfaction. Zermatt n’est plus qu’à trois heures de marche ; le plus dur est derrière nous. Demain, je ne crains qu’un champignon sur le pied. Mais avant tout, j’ai besoin d’une bière.




