À la découverte du fleuve Gambie
Une source sacrée, un départ épique
En 1818, le jeune explorateur français Gaspard Mollien s’agenouilla près d’une petite mare cachée dans les broussailles du plateau du Fouta Djallon, en Guinée. Découvrir cet endroit sacré aurait pu lui coûter la vie, mais la mare alimentée par d’immenses citernes souterraines fut la clé de son aventure : la source du fleuve Gambie.
Deux siècles plus tard, j’ai repris le même sentier. Après un an de recherches cartographiques, ma femme Helen a déniché le journal de Mollien à la Royal Geographical Society, nous guidant jusqu’au véritable berceau du fleuve, au cœur d’un labyrinthe de ruisseaux. Nous avons alors entamé la première expédition enregistrée du source à la mer sur les 1 130 km estimés du fleuve Gambie.
Le périple jusqu’à la source
Le trajet depuis notre point d’arrivée en Gambie jusqu’au plateau du Fouta Djallon a duré deux semaines et couvert plus de 1 000 km de routes sinueuses. La dernière étape, de Kedougou à la source à 1 119 m d’altitude, s’est déroulée en 24 heures à bord d’un Land Cruiser, véritable « broyeur de viande ».
Premiers défis sur le fleuve
Au Sénégal, le niveau du fleuve peut monter de l’équivalent d’une maison en briques pendant la saison des pluies, déferlant à travers des canyons de grès. En décembre, le débit était plus calme mais toujours rapide à Kedougou, notre point de mise à l’eau, au bord d’une décharge où l’on sentait les relents de bière.
Accompagnés de nos coéquipiers gambiens Abdou et Ebou, et du pêcheur malien Yousef Keita, nous avons rapidement constaté que même les locaux expérimentés n’avaient jamais affronté de courants aussi violents.
Rencontre avec les hippopotames
Notre plus grande crainte était le passage des hippopotames. Malgré les assurances de nos guides via Skype, nous avons passé chaque instant à scruter l’eau à la recherche de ces mastodontes. Un après‑midi, alors que Yousef avançait en position debout, il a crié : un énorme hippopotame venait de surgir, tel un mont de cuir et de muscles. Nous avons manœuvré d’urgence vers les rochers, tandis que Yousef, en essayant de calmer l’animal en bambara, lançait des pierres pour le dissuader.
Après plusieurs heures de tension, nous avons élaboré un plan : rester près de la rive, prêts à sauter dans les arbres si l’animal attaquait, tandis que les deux canoës gambiens serviraient de tampon.
Le « pays d’or »
Entre Kedougou et Mako, la région est surnommée le « pays d’or ». Des milliers de puits miniers parsèment les rives, témoignant d’une exploitation artisanale du quartz aurifère. Les travailleurs, éclairés par de faibles lampes, descendent chaque jour dans les galeries poussiéreuses, un travail épuisant sous le soleil du Sahel.
Mutinerie et survie
Après deux nuits, le jour de Noël, Abdou a annoncé qu’il ne pouvait plus continuer, menaçant de mutiner. Helen, en usant de son charisme, a rappelé que si une femme pouvait pagayer et affronter les hippopotames, ils devaient pouvoir le faire eux aussi. Convaincus, ils ont repris la route.
Nous avons partagé un repas improvisé de vin de palme, de nouilles et de viande mystérieuse apportée par un jeune garçon Bassari – une expérience qui, malgré son caractère incongru, a apaisé les tensions.
Vers l’océan Atlantique
En quittant les escarpements de grès, le fleuve s’élargit, les villages-jonc (tendas) se multiplient. Les pêcheurs sénégalais du Toucoleur déversaient leurs catfish, embaumant l’air d’une odeur forte. Au-delà du point Kemoto, le fleuve prenait l’aspect d’une mer agitée. Nos deux canoës, liés par des bambous pour former un catamaran, étaient menacés par des vagues qui risquaient de les briser.
Guidés par Abdou, nous avons pénétré les eaux profondes pour éviter les bancs boueux, tout en écoutant « Buena Vista Social Club » sur un iPad, un réconfort musical dans cette épreuve.
L’arrivée à Bonto et la traversée finale
Après une heure de pagaie, nous avons atteint le village de Bonto, où un pêcheur local nous a demandé d’avertir les forces paramilitaires présentes. Malgré nos lettres d’introduction du président gambien, il nous a laissé camper sur le quai. Il a expliqué que la zone était surveillée pour le trafic de drogue ; en 2009, un chargement de cocaïne d’une valeur de près d’un milliard de dollars y avait été intercepté.
Nous n’avons pas été accueillis par une foule ni par le président Yahya Jammeh, mais simplement par une jeune femme en robe de soirée qui a pris un selfie sur le quai. Sous le pont Denton, notre catamaran improvisé a frôlé un tuyau d’égout, faisant éclater les ballons décoratifs d’Helena.
Épilogue
Sur la plage, Terry, l’ex‑expatrié qui tenait le bar où nous avions débarqué, nous a salué avec humour, rappelant les histoires de Robinson Crusoé. Notre aventure, du berceau sacré aux rives atlantiques, restera gravée comme une traversée mêlant découvertes, dangers et camaraderie.




