Les derniers explorateurs du Santa Cruz
Premiers pas dans la poussière
Je me suis retourné et je n’ai vu que de la poussière. Malgré le vent assourdissant qui régnait sur le plateau, le tonnerre des sabots se faisait entendre par à-coups. Ce bruit peut annoncer la liberté ou le désespoir ; cette fois‑ci, c’était sans doute le second. Je me suis agrippé à la solide lanière de cuir de Rebelde et j’ai avancé dans le nuage. Rebelde était le cheval que nous redoutions, mais son nom était trompeur : têtu, certes, mais pas espiègle ni impatient. Ces défauts appartenaient à Aiken, notre majestueux Criollo gris tacheté, leader né, qui, lorsque la poussière s’est dissipée, a foncé dans la steppe. Il a cabriolé, a donné des coups de pied, et a fait tomber avec une grande malice les sacs que nous avions soigneusement chargés sur son dos. Nous, trois humains, étions déjà descendus du fil de clôture que nous avions franchi avec les animaux, et nous avons vu, impuissants, le habituellement calme Viejo et le petit Petiso se lancer à la poursuite d’Aiken. J’ai d’abord regardé Tom, puis José, puis la scène qui se déroulait sous nos yeux. Nous avions perdu le contrôle de trois de nos cinq chevaux et nos affaires étaient éparpillées sur une vaste portion de la vallée du Santa Cruz. Ce n’était pas un bon début pour la deuxième semaine d’expédition.
Suivre les traces de Darwin
Presque tout le monde connaît Charles Darwin et sa théorie de l’évolution. Peu savent qu’au‑début des années 1830, il était un jeune explorateur méconnu, à bord d’un navire de recherche cartographiant les eaux sud‑américaines. J’ai découvert cette anecdote par hasard en septembre de l’an passé, et peu après je me suis retrouvé à cheval sur la steppe patagonienne, reprenant l’une de ses premières expéditions. Le destin est parfois curieux.
Le fleuve Santa Cruz descend des contreforts des Andes jusqu’à l’Atlantique, à l’est de l’Argentine. Il y a 180 ans, Darwin, le capitaine FitzRoy et une vingtaine de courageux tentèrent de remonter le cours d’eau depuis la mer, espérant en découvrir la source. J’ai voulu suivre leurs pas, capturer l’esprit de leur aventure et, surtout, documenter le Santa Cruz avant qu’il ne soit dammé cette année, ce qui menacera irrémédiablement son écosystème.
L’équipe et les chevaux
Pour m’accompagner, j’ai invité Tom Allen, un ami anglais cinéaste avec qui j’avais voyagé en Iran, et José Argento, rencontré sur internet. José, Argentin natif, connaissait parfaitement la région et était un cavalier aguerri, ce qui m’a libéré des tâches de traduction. En Patagonie, où les routes sont rares et les distances entre les peuplades immenses, les chevaux sont le seul moyen de se déplacer librement. C’était aussi l’excuse parfaite pour porter un vrai chapeau de cow-boy.
Nous avions cinq chevaux, dont deux pour le transport du matériel. Tom avouait, en choisissant les bêtes dans le corral, qu’il était « légèrement effrayé par les chevaux ». Il n’en avait monté qu’une seule fois et espérait que l’expédition serait peu douloureuse – il s’est trompé. José, grâce à son expertise, nous a gardés sur la bonne voie, et Tom a eu bien plus de mal que moi.
Départ depuis l’Atlantique
Nous avons commencé, par un matin nuageux, sur la même plage où Darwin avait embarqué en 1834. Après les photos et les prises de vue, nous avons entamé à peine notre périple, longeant la côte. Le premier jour nous a menés dans un étroit estuaire, avec d’un côté l’océan plat et de l’autre un surplomb de roches brunes. Le sol était un gravier fin, parsemé de fossiles d’animaux disparus. Peut‑être que ces restes ont inspiré le jeune Darwin à envisager un monde en perpétuel changement.
Nous avons ensuite tourné vers l’ouest, le fleuve perdant progressivement son sel. Notre rythme était correct, les chevaux n’avaient pas pris la fuite et Tom était toujours en selle.
Un petit village, le dernier que nous verrions avant le dernier jour, abritait le seul pont sur quatre cents kilomètres – un rappel brutal de la désolation qui règne le long du Santa Cruz. La Patagonie est un désert entre l’Atlantique et les forêts andines, hostile à toute vie humaine.
Le vent, la faune et les paysages
Chaque foulée de nos chevaux révélait un panorama qui s’étendait à perte de vue. Le ciel était d’une immensité inouïe – bien plus que le « Big Sky Country » du Montana. Les nuits se passaient sous les étoiles, les chevaux broutant tranquillement à nos pieds. Nous dormions sur des tapis tissés, qui servaient ensuite de rembourrage sous les selles – une expérience authentique de gaucho.
Nous rencontrions parfois des estancias, jadis le centre de vastes propriétés de plus de 70 000 ha, aujourd’hui désertées après le crash du marché de la laine il y a une vingtaine d’années.
Le vent était le véritable protagoniste. Issu de ma jeunesse sur la côte nord de l’Irlande, je pensais connaître les rafales, mais les bourrasques patagoniennes atteignaient parfois 120 km/h, presque la force d’un ouragan. Nous nous abritions derrière nos chevaux, ne parlant que pour vérifier le moment d’une pause.
La faune était abondante : guanacos, nandous, chevaux sauvages, tatous, renards, flamants roses et condors. Le fleuve regorgeait de truites introduites d’Europe, dont la pêche du soir par José était un véritable plaisir culinaire.
Le paysage, d’un bleu limpide, serpentait à travers la steppe jaunie, encadré de plateaux époustouflants qui semblaient englober le voyageur.
Épreuves et solidarité
Nos journées étaient rythmées par les soins aux animaux, nos corps épuisés par la selle qui sollicite le tronc et des muscles peu sollicités au quotidien. Tom, novice, souffrait le plus. Le vent et le soleil nous marquaient le visage, nos mains devenaient dures à force de travailler le harnachement.
Le seul incident majeur fut la panique d’Aiken, qui s’est enfui dans la steppe. José l’a finalement maîtrisé, et les autres chevaux sont revenus. Nous avons perdu un panneau solaire et un trépied, mais nos caméras, disques durs et vivres sont restés intacts. La confiance que nous avions gagnée avec nos montures a été la vraie perte.
En comparaison, l’équipage de 1834 avait souffert du froid, de menaces d’hostilité indigène, et traînait trois bateaux de chasse remplis de provisions. Ils n’ont jamais atteint le lac qui alimente le Santa Cruz, tournant les talons à seulement dix kilomètres de la source. Nous, trois heures plus tard, avons atteint ce même lac, avec les Andes enneigées en toile de fond.
Environnement menacé
Le projet de méga‑barrage sur le Santa Cruz, prévu cette année, me paraît mal conçu et controversé. Les risques pour l’environnement naturel surpassent largement les bénéfices annoncés. J’espère que les opposants pourront stopper ou du moins susciter un débat nécessaire.
Réflexions finales
Cette aventure m’a offert une perspective unique. Voyager à pied ou à cheval, c’est s’immerger totalement dans un lieu, une des grandes joies de la vie. De retour en ville, déjà en train de rêver à la prochaine expédition, je ne peux qu’espérer que l’humanité arrête de détruire ses espaces sauvages, sous peine de voir disparaître les lieux où l’on peut encore s’évader.
Leon et Tom lancent actuellement une campagne Kickstarter pour le montage du film de Patagonie. Pour en savoir plus, voir des extraits et soutenir le projet, rendez‑vous sur : kickstarter.com/a-tale-of-two-rivers




