En route au Tadjikistan
Fin juillet 2012, environ 48 personnes ont été tuées à Khôrog lors d’affrontements entre rebelles tadjiks et le gouvernement, selon UPI. Le Département d'État américain a alors émis un avertissement de voyage pour la région. Pourtant, Dennis Berman, rédacteur du Wall Street Journal, et son épouse ont vécu une toute autre aventure, faite de cascades, de dunes de sable, de villages, de cerises et d’une playlist iTunes éclectique.
Khôrog, Tadjikistan — Aujourd’hui, c’est la route qui nous attend : quinze heures épuisantes de trajet, entre bitume parfait, petites dunes, rochers qui jonchent le chemin, flaques d’eau fraîche, et des rangées d’enfants qui semblent plus préoccupés par le trafic que par leurs jeux.



Notre périple commence à Douchanbé, capitale soviétique au décor de film, pour rejoindre Khôrog, cœur culturel du peuple pamirien dans le sud‑est. Nous longeons le fleuve Panj, serpentin et impétueux, qui sépare les Tajiks modestes des Afghans tout aussi démunis. L’eau, d’un brun blanchâtre, se fond presque dans les teintes brunes, grises et taupes du paysage.
Nous sommes accompagnés d’Iskander, garde plaisantin d’une équipe de basket‑ball itinérante ismaélienne, et de Nasima, étudiante en médecine rondelette au caractère doux, aux lunettes étonnamment à la mode.

Encore quelques vestiges soviétiques. Les rochers, hélas, ne rebondissent pas.
Iskander et moi partageons rapidement une admiration mutuelle pour Kobe Bryant. Il nous explique son parcours d’étudiant en médecine au Tadjikistan (dix ans de formation, salaire de 25 $ par mois). Cette pauvreté me semble extraterrestre, sachant que je dépense moi‑même 25 $ par mois rien que pour des biscuits.
Iskander ne se plaint ni de son sort, ni de la chaleur et de la poussière qui s’accumulent dans notre Mitsubishi Land Cruiser comme du laitue sauvage portée au vent.
Peu à peu, la discussion s’évanouit, laissant la route et le fleuve jouer l’un contre l’autre comme un duo de jazz parfaitement accordé. Le conducteur parcourt un changeur à six CD et lance une playlist iTunes d’inspiration centrale‑asiatique : pop russe, chants nationalistes pamiriens, rap à la tabla indienne et même un morceau de power‑metal afghan implorant « un morceau de paix et un morceau d’amour ».

T. reste majoritairement silencieuse, ses pensées nous restent inconnues. Elle semble absorbée par l’air montagnard et les enfants qui nous offrent des pommes le long du chemin. Je l’imagine, mes jeunes cousins du Westchester, dévorant des sushis ou râlant parce que leur AIM ne fonctionne plus.
La musique envahit le Mitsubishi Pajero. Iskander se love dans le siège arrière, dormant plus de la moitié du trajet.
Le paysage s’anime soudain, comme si un zoom avait été placé sur nos vitres. Une cascade s’étale le long de la route, projetant une fine brume d’eau froide et fraîche. « Un cadeau de Dieu », dis-je en nous arrêtant près de la falaise.
La brume et le soleil se rejoignent dans le ciel de l’après‑midi. S’avancer sous la chute ressemble à être traversé par un arc‑en‑ciel. C’est le moment le plus mémorable du voyage, et en repartant, revigorés, je sais qu’il restera gravé en moi.
Les teintes brunes laissent place au vert. Des villages surgissent sous les arbres et les fleurs, l’eau puisée aisément dans des dizaines de ruisseaux alimentés par la fonte des neiges des hauts monts du Pamir.


Trois petites filles arrivent sur la route, portant des cartons remplis d’objets indéfinis. Notre chauffeur s’arrête et cueille des cerises fraîches, à 1 somoni (environ 20 centimes) l’une. Les filles, ravies, voient T. goûter les fruits, les doigts rougis, déclarer : « Les meilleures cerises que j’aie jamais mangées ».
Le soleil se cache peu à peu derrière les sommets qui nous entourent. La voiture se fait silencieuse, hormis le mélange musical d’Asie centrale. À la treizième heure, la nuit s’installe enfin.
Nous apercevons une foule d’hommes bloquant la route. Mon cœur s’emballe d’abord – « Les talibans viennent tuer le Juif ! » – mais leurs vêtements suggèrent des habitants locaux : sandales boueuses, chapeaux de soleil usés, vestes en lambeaux. Ils portent de longues perches et un curieux assortiment de pelles, d’échelles et de matelas.
Le conducteur, intrigué, baisse la fenêtre et demande ce qui se passe.
Il reçoit une réponse que Nasima traduit : « Un enterrement. D’une fille. »
Nous repartons, les phares scintillant sur les pointes des pelles.
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