Mariage en montagne
Une chute inattendue
Ewa a glissé dans la neige mouillée de l’après‑midi, a franchi une trappe de glace dissimulant une crevasse et s’est blessée le mollet avec un crampon fraîchement affûté pendant que je maintenais la tension de la corde. Des larmes coulaient sur ses joues tandis qu’elle luttait pour sortir du trou. Ces dernières semaines étaient riches en nouveautés : première expédition, première fois au‑dessus de 5 000 m, et première ascension d’une montagne jamais gravie.
Elle s’est arrachée hors du gouffre, les larmes scintillant sur ses joues. J’ai d’abord interprété ses émotions – frustration, colère ou autre ? En me mettant à sa place, j’ai compris que, trois ans auparavant, elle chaussait ses premiers crampons. Son travail de chef de projet lui permettait de passer chaque week‑end, chaque anniversaire, chaque Noël en montagne, accumulant l’expérience nécessaire pour une aventure comme celle‑ci. Je l’ai prise dans mes bras et, en regardant la vallée et le pic majestueux au bout du glacier, je lui ai dit : « Il y a une semaine, nous avons gravi cette montagne, les premiers à atteindre ce sommet. Comment pourrais‑je ne pas être fier de toi ? »
La montagne ne fait aucune distinction de genre, d’amour ou de capacité ; elle est inanimée et impitoyable. Je m’entraîne durement, je cherche la difficulté dans des environnements semi‑contrôlés avant de m’aventurer dans les massifs alpins isolés. Il faut parfois faire preuve d’une dureté bienveillante, observer Ewa surmonter les obstacles par elle‑même et devenir plus forte.
Le camp de base
Deux semaines plus tôt, notre équipe de neuf personnes était installée au camp de base. Nous partagions tous une passion pour l’alpinisme et avions prévu de former des sous‑équipes afin de tenter des premières ascensions de sommets de 4 000 m et 5 000 m.
Le camp était planté sur une prairie surélevée, encadrée de part et d’autre par des rivières. La nuit, les glaciers dormaient, mais la chaleur du jour les réveillait, alimentant les torrents que notre Kamaz soviétique peinait à traverser. Des chevaux fréquentaient le camp, mais le berger était rarement aperçu ; seules les bouteilles de vodka abandonnées témoignaient de son passage. Le cri des marmottes annonçait le retour d’une équipe depuis la montagne, nous permettant de mettre la bouilloire en marche après que le limon se soit déposé au fond du baril bleu utilisé pour collecter l’eau. Ce camp était à la fois notre base et notre « maison conjugale » pendant l’expédition.



Transition du BASE jump à l’alpinisme
Ewa venait de mettre en pause le BASE‑jump. Cette pause a allégé nos tensions, mais nous avons échangé nos sauts contre des ascensions, continuant à évoluer dans notre terrain de jeu alpin. Après plusieurs ascensions de 4 000 m et de faces nord dans les Alpes européennes, nous avons décidé de tester les montagnes vierges du Tian Shan, armés uniquement de cartes soviétiques anciennes.
Le premier jour, nous avons bivouaqué sous la face nord de notre objectif, transportant onze kilomètres de matériel à travers la vallée, évitant des centaines de terriers de marmottes et traversant rivières et gorges jusqu’au glacier décrépit. Nous avons récupéré, conscients que chaque pas pouvait nous confronter à la glace, la roche et à toutes les éventualités météorologiques.
Ascension de la face nord
Le matin suivant, les mousquetons cliquetaient tandis que nous nous attelions à gravir 200 m de neige glacée sur la face nord. Aucun fil de glace visible ne promettait un ancrage sûr ; une chute aurait signifié une chute de plusieurs centaines de mètres sur le glacier. Malgré le danger, nous savions que le crux restait à notre portée. La confiance était essentielle, tout comme l’évaluation des risques basée sur nos expériences passées.
Une relation forgée par le risque
Après des années passées en haute montagne, nous comprenions parfaitement les processus de décision de l’autre, surtout sous pression. Nous avions déjà sauté en wingsuit du Eiger, traversé le Grand Canyon et le Colorado. Parfois, offrir mon aide en traversant un ruisseau me semblait paternaliste après qu’elle ait déjà dévalé une glacier en wingsuit : la confiance et le respect mutuel sont les piliers de notre couple.
Nous prenons chaque décision ensemble, la transformant en évaluation d’équipe. Avec d’autres, je donne des conseils ; avec Ewa, chaque choix a un poids bien plus grand. La confiance dans les capacités de l’autre, la foi en nos décisions communes, et le désir de rentrer sains et saufs auprès de nos proches sont au cœur de nos aventures.
Une fois le crux passé, nous avons atteint la crête, moitié dans le soleil, moitié dans l’ombre, avant de poursuivre la ligne ouest jusqu’au sommet. Atteindre le sommet n’est jamais la fin, mais un moment de reconnaissance : une vue jamais vue, un sommet jamais foulé, partagé avec ma compagne.
Le dernier jour
Une semaine avant le départ, nous avons gravi jusqu’au camp avancé pour tenter d’autres ascensions. Une tempête a frappé la nuit, le vent et la pluie battant la tente, les éclairs dessinant des ombres sur le bivouac. Au petit matin, nous avons décidé de redescendre à pied, épuisés, sans sommeil, transportant tout notre matériel. Même si l’envie de poursuivre était forte, nous privilégions l’expérience et la sécurité.
Nous avons quitté le camp sans laisser de trace. Le succès de l’expédition s’est mesuré à travers sept premières ascensions de sommets de 4 000 m, une première ascension de 5 000 m et quatre secondes ascensions, ainsi qu’à la qualité de la planification, des décisions prises et des liens renforcés. Notre couple se renforce à chaque défi partagé : les problèmes du quotidien paraissent alors insignifiants face aux tempêtes, crevasses et blessures de la montagne.




