Appartenir au désert
La pluie tombait à verse alors que je traversais les rues désertes de Port Alberni, le premier éclair du jour peinant à percer un épais brouillard. À bord du Frances Barkley, prêt à longer l’estuaire sinueux d’Alberni, je me suis joint à d’autres randonneurs reconnaissables à leurs sacs à dos, guêtres et bâtons de marche. En quatre heures et demie, le cargo a déposé courrier, provisions et matériel dans les communautés côtières, avant d’arriver à Bamfield. Le paysage côtier du Barkley Sound, baigné d’une brume persistante même après l’arrêt de la pluie, restera gravé dans ma mémoire : aigles planant au-dessus de la canopée, ours patrouillant les rochers, otaries se prélassant à quelques mètres de moi. Le temps semblait s’arrêter.
Première rencontre à Bamfield
Nous avons atteint Bamfield en début d’après‑midi, accueillis par une femme proposant un service de navette vers le point de départ du sentier. En attendant les autres passagers dans la fourgonnette, j’ai remarqué un groupe de randonneurs couverts de boue, adossés au mur de la boutique générale, probablement de retour d’une marche similaire. Leur enthousiasme a amplifié mon excitation. Une fois les sacs remplis d’essentiels, de snacks et de quelques verres de whisky, nous avons suivi la route de gravier en direction du West Coast Trail.
Orientation et premiers pas
Arrivé au point de départ, j’ai filé hors du véhicule pour gravir les marches en bois menant à un petit refuge en forme de A où nous avons reçu l’orientation obligatoire : défis du sentier, histoire, signalements récents d’ours et de pumas, et procédures d’évacuation en cas de tsunami. Le garde‑parc m’a remis mon permis et mon tableau des marées : j’étais enfin prêt.
Le West Coast Trail, un défi légendaire
Ce sentier de 75 km, niché entre falaises forestières abruptes et l’océan Pacifique, est réputé comme l’un des plus difficiles d’Amérique du Nord. Conçu à l’origine comme voie de secours pour les naufragés de la « Cimetières du Pacifique », il longe les eaux traîtresses du même nom. Faisant partie de la Réserve du parc national du Pacifique Rim et du territoire traditionnel des Premières Nations Huu‑ay‑aht, Ditidaht et Pacheedaht, chaque pas m’imposait un profond respect pour la terre, ses habitants et son histoire.
Choix de chemins
Au fil de la marche, deux itinéraires très différents s’offraient à moi, comme dans un livre « Choisissez votre aventure ». À gauche, une forêt ancienne de cèdres géants, le sol tapissé de mousse et de fougères, des passages de boue jusqu’aux chevilles, des échelles de bois interminables et des passerelles cassées à franchir. À droite, l’océan comme compagnon : l’odeur saline, la brise marine, le grondement des vagues et les cris des mouettes, mais aussi la dépendance aux marées et le risque d’être piégé. Chaque option présentait beauté et danger.
Première nuit à Walbran Creek
Après une nuit passée à Walbran Creek, je suis sorti du bivouac, submergé par la grandeur du littoral. J’ai préparé mon café du matin et un bol de flocons d’avoine, assis sur une souche de bois dérivée. Les yeux fermés, je respirais l’air vif de l’océan, repensant aux 53 km déjà parcourus : des plages immaculées de Pachena Bay à l’« Hole in the Wall », une arche de grès sculptée par la mer, en passant par les majestuelles chutes de Tsusiat. Le paysage était à la fois spectaculaire et éprouvant, mais l’envie d’avancer était plus forte que tout.
Le sentier était si difficile que je ne parcourais qu’un kilomètre par heure. Chaque pas devait être calculé, mon attention totale. Peu à peu, le rythme de la marche m’a mené à un état méditatif : le sac à dos semblait plus léger, la sueur ne se faisait plus sentir, les distances se fondaient en une seule continuité, laissant place à une paix intérieure.
Un accident inattendu
Le bruit d’un autre randonneur luttant pour monter dans un téléphérique à main m’a rappelé à la réalité. En l’aidant à entrer, le dispositif s’est mis en marche, me propulsant vers le bord du quai. Mon sac a tiré mon pied, et je suis tombé de l’échelle en bois, heurtant le flanc de la falaise. Après plusieurs chutes, je me suis retrouvé au fond de Cullite Cove, immobilisé sous le poids de mon sac. Heureusement, je n’ai subi que des contusions et des éraflures ; aucune fracture.
Un jeune randonneur m’a aidé à remonter la plateforme, puis je suis allé nettoyer mes blessures au bord de la rivière. Un nuage noir s’est levé à l’horizon, annonçant une tempête. J’ai rapidement repris mon sac et me suis dirigé vers le prochain campement.
Blessure au bras et détermination
En marchant, mon bras gauche a commencé à enfler, virant au violet et limitant la flexion du coude. Malgré la douleur, je me suis rendu à Camper Bay, quatre kilomètres plus loin, où un camarade étudiant en médecine a examiné mon bras. Il a constaté une bonne prise, recommandant une radiographie après la randonnée.
Après une nuit réparatrice, j’ai bandé mon bras et repris la marche, conscient que l’évacuation serait difficile en cas de fracture, surtout avec la tempête qui approchait. La fatigue, les ampoules et les douleurs musculaires étaient intenses, mais abandonner n’était pas une option.
Durant deux jours supplémentaires, j’ai affronté la portion la plus ardue du sentier : vents violents, marées hautes, champs de rochers glissants, passages de crêtes et descentes abruptes. Au final, j’ai découvert une force intérieure insoupçonnée et une sensation d’appartenance à la nature que je n’avais jamais ressentie auparavant.




