L’enquête arctique de Catlin
Contexte de l’expédition
Lorsque Pen Hadow m’a proposé de diriger une traversée de l’océan Arctique, j’ai d’abord hésité. Pen était le premier à avoir parcouru seul, sans ravitaillement, la distance entre le Canada et le pôle Nord. Mon rôle était de tracer la route, tester la glace, sécuriser le passage et nager à chaque brèche d’eau libre. En bref, je devais « mener le chef ». Je me demandais si j’étais à la hauteur et si Pen accepterait mes décisions. Mais il était chargé de la partie scientifique, et nous avions tous un rôle essentiel à jouer pour que cette expédition scientifique unique réussisse.
Le Catlin Arctic Survey
Le Catlin Arctic Survey était une étude scientifique de trois ans conçue par Pen. Elle visait à réaliser un long transect à travers l’océan Arctique, impossible à accomplir depuis une base fixe. Pour cela, une équipe de trois explorateurs était indispensable : moi à l’avant pour repérer le chemin, Pen à l’arrière pour les mesures scientifiques, et Martin Hartley, le photographe, au milieu. La présence d’un photographe était cruciale : sans images et vidéos, les découvertes restent invisibles au grand public et ne peuvent susciter d’action.
Composition de l’équipe et objectifs
Nous étions trois hommes avec des objectifs différents. Mon ambition était d’approcher le plus possible le pôle Nord, donc je voulais skier rapidement et intensément. Martin devait capturer des photos de qualité, tandis que Pen devait régulièrement percer la glace pour prélever des échantillons et mesurer l’épaisseur de la calotte glaciaire. Au départ, nous travaillions chacun de notre côté, ce qui a rapidement conduit à une discussion dans la tente : « Quel est le vrai but de cette expédition ? » La réponse était claire : la science d’abord, la photographie ensuite, nos ambitions personnelles étant secondaires. Cette prise de conscience a soudé l’équipe et nous a permis d’atteindre nos objectifs respectifs.
Les défis techniques et environnementaux
Les conditions étaient extrêmes : pendant la première semaine, les températures oscillaient entre –40 °C et –60 °C avec un refroidissement éolien. Nos équipements ont failli tous. Le radar destiné à mesurer l’épaisseur de la glace ne s’est jamais allumé, malgré les tests en –50 °C. La caméra vidéo de Martin a planté pendant deux semaines, le contraignant à filmer avec mon petit Panasonic Lumix rangé dans ses vêtements. Cette débâcle technologique nous a rappelé la puissance du froid arctique.
Vie en équipe dans l’enclos glacial
Partager une tente avec deux inconnus est inhabituel. Au début, les conventions sociales (toilettes, hygiène) étaient difficiles à gérer, mais le froid extrême rendait impossible de se cacher. Rapidement, nous avons laissé tomber les convenances : chacun faisait ce qu’il fallait, même si cela signifiait demander de l’aide pour débloquer une fermeture éclair. Dans ces conditions, les différences sociales disparaissent ; la survie prime sur le statut ou l’éducation.
Gestion des traversées d’eau libre
Contrairement à mon expédition de 1997, où aucune nage n’était requise, le Catlin Survey nous a obligés à franchir de nombreuses brèches d’eau. J’ai donc traversé les eaux en combinaison d’immersion, attachée à une corde reliée aux trois traîneaux. Les hommes formaient un radeau, et je les tirais à moi. Cette scène, où une femme tire les gros bras à travers l’eau glacée, était à la fois comique et révélatrice de la nécessité d’exploiter nos forces respectives.
Problèmes de santé et soutien médical à distance
Martin a souffert d’engelure sévère au gros orteil dès le début. Nous l’avons soigné chaque nuit, administré des antibiotiques et réchauffé le pied pour maintenir la circulation. Grâce à la technologie satellite, nous avons pu photographier l’engelure, l’envoyer à un médecin à Chamonix, et obtenir un diagnostic rapide : l’orteil était sauvé, nous permettant de poursuivre l’expédition.
Le bruit du glacier et les dangers constants
Le glacier était imprévisible. Parfois, la glace ne mesurait que deux pouces d’épaisseur, d’autres fois cinq mètres. Nous travaillions sans relâche, même lorsqu’on était épuisés, car les mesures scientifiques devaient être réalisées chaque jour. Une nuit, le bruit du craquement du glacier a réveillé tout le monde : le son s’est amplifié comme un train approchant, nous forçant à sortir et à déplacer rapidement la tente sous peine d’être emportés par le flux glaciaire.
Conclusion
Cette traversée de l’océan Arctique a démontré que la collaboration, la flexibilité et l’adaptation aux conditions extrêmes sont essentielles pour mener à bien une mission scientifique. Malgré les défis techniques, les engelures et le froid mordant, l’équipe a réussi à collecter des données précieuses, à les communiquer au public grâce aux photographies de Martin, et à prouver que la science moderne peut s’aventurer là où les explorateurs d’autrefois ne pouvaient qu’imaginer.







