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L'outsider

Le défi de l'UTMB

Un faisceau de lumière transperce le crépuscule. Une lampe frontale, haut perchée, éclaire ma progression sur la montagne. Mon "gibier". Mais deux lampes, plus basses, me suivent : je suis leur proie.

Je veux que l'homme devant moi voie ma lumière, qu'elle le trouble, qu'elle l'épuise mentalement. En même temps, je tente d'empêcher les coureurs derrière moi de repérer mon faisceau, pour les mêmes raisons.

Le ciel s'éclaircit, un tourbillon de gris épais laisse juste assez de lumière pour éteindre mon Petzl, puis je le rallume au sommet d'un petit rebord, puis je le coupe à nouveau. La perspective de la proie est un moteur puissant : nous sommes tous affamés, c’est une lutte pour la survie.

Courir des ultra‑marathons de 100 miles, surtout de nuit en montagne, fait des choses étranges à l’esprit. Peut‑être que les autres se demandaient simplement « Pourquoi ce fou allume‑et‑éteint sa lampe ? »

Quatrième UTMB et promesse brisée

C’était mon quatrième Ultra‑Trail du Mont‑Blanc (UTMB) et je n’y reviendrais pas l’an prochain. Je devais tout donner cette fois‑ci.

L’UTMB était devenu une obsession que je peinais à contrôler. Ce n’est pas seulement une course de 169 km dans les Alpes avec 10 000 m de dénivelé positif : c’est le Super Bowl du trail. Le départ rassemble les plus grands noms du sport : Kilian Jornet, Jim Walmsley, Zach Miller, Tim Tollefson, Ryan Sanders, Luis Alberto Hernando… la plupart sont des athlètes à plein temps, vivant et s’entraînant en montagne. Moi, je viens des Cotswolds, avec ma femme et deux jeunes enfants.

Plus de 2 000 coureurs s’inscrivent à l’UTMB, et environ 800 n’arrivent pas au bout. J’ai déjà connu la grêle, la neige, le froid glacial, mais aussi le soleil brûlant et plus de 30 °C. Le vrai défi pour les Britanniques, c’est le déclin brutal des quadriceps en descente. J’adore ça.

J’aime la compétition, les sommets douloureux, les foules qui tintent des cloches de vaches toute la nuit et scandent « bon courage » – même si mon français au lycée n’était que… un E ! – puis accueillent chaque coureur comme un héros à Chamonix.

Vers le top 10, un objectif devenu besoin

Chaque année, je me suis amélioré : 29ᵉ, 12ᵉ… l’an dernier j’étais à deux places du top 10, ce qui a hanté mes pensées pendant douze mois.

J’avais promis à ma femme de ne plus m’entraîner pour l’UTMB l’an suivant. Mais je ne voulais pas seulement vouloir entrer dans le top 10 ; j’avais le sentiment d’être obligé de le faire.

J’avais même évoqué mes ambitions dans des magazines, et mes amis d’« Summit Fever Media » préparaient un film « Underdog ». Des coureurs britanniques me souhaitaient bonne chance pour le top 10. J’étais nerveux, je dormais à peine la veille.

Le jour J

Le pronostic météo était idéal : pluie et températures sous zéro, comme aux Brecon Beacons où je m’entraîne souvent. Chamonix était électrisée, des milliers de spectateurs, des smartphones levés, le son de « Conquest of Paradise » résonnait, puis c’était parti.

Les départs kamikazes sont légendaires, mais je devais rester prudent. Deux heures après le départ, la fatigue s’installe, il fait sombre, il pleut, mes jambes se vident. Je prends une soupe à un ravitaillement et me rappelle qu’il reste plus de 20 heures.

Le froid, les brumes, les étoiles vacillantes, la lune blanche, la neige qui scintille… je retrouve peu à peu ma forme et je me sens prêt à « chasser ».

Vers 3 h du matin, à 45 miles, je dépasse le favori américain Jim Walmsley sans m’arrêter. La descente me réveille les jambes et j’arrive au point de contrôle de Courmayeur en 13ᵉ place, encouragé par Nicky Spinks, ambassadrice Inov‑8.

Moments forts et rencontres

Le plateau suivant, avec le massif du Mont‑Blanc à gauche, me permet d’allumer mon iPod. Ma playlist : power‑ballads des années 80, bande‑son de Top Gun, T’Pau, Phil Collins… sans jugement.

Je cours aux côtés de Florian Grasel, le barbu autrichien qui m’avait aidé au Mozart 100. Nous formons une petite équipe jusqu’à ce que je reprenne mon rythme.

J’atteins le Grand Col Ferret (2 490 m), puis je dépasse le Néo‑Zélandais Scotty Hawker, ancien 11ᵉ du 2017. Plus tard, à La Fouly, je me retrouve 7ᵉ – un rêve que je n’aurais jamais osé imaginer.

À Champex‑Lac (75 miles), je suis à nouveau 7ᵉ, à deux heures du finish, avec Tim Tollefson et Zach Miller derrière moi. L’idée d’arriver à Chamonix en septième me porte aux larmes.

J’attrape Miller, qui boitaille, et Hawker, qui souffre. Je ressens de la culpabilité de profiter de leurs difficultés.

La montée finale et l’arrivée

La côte vers Les Tseppes semble interminable. L’an dernier, j’avais perdu ma 10ᵉ place ici ; cette fois, je me dis « Pas cette fois‑ci ». Le public grandit à chaque point de contrôle.

Je cours le dernier tronçon de 2 km, je me retrouve 5ᵉ – un classement que j’adore. Il reste encore deux heures, je veux absolument m’asseoir un moment.

Dans les 10 km finaux, je pense avoir 20 minutes d’avance, je me relâche un peu trop. Juste avant la dernière descente, je trébuche, je me coupe la main et le genou. Idée idiote ! Je me ressaisis, je me concentre sur l’essentiel.

Trois coureurs me rejoignent pour la descente finale, les arbres défilent, Chamonix se profile en contrebas.

En ville, les poignées de main fusent, l’émotion déborde. Nicky me dit qu’un coureur est à une minute derrière. Le top 5 est un vrai statut, le top 6 pas vraiment. J’aurais aimé pousser plus, mais le parcours s’épuise.

Je suis submergé de bonheur : j’ai raté le mariage de mon cousin, l’anniversaire des 70 ans de mon père, négligé ma femme et mes enfants, mais chaque sacrifice a trouvé son sens.


Notes de voyage
  • Connexions sauvages en Antarctique

    Une sortie épuisante Je libère ma main du pogie avec une minutie presque chirurgicale, comme si je démêlais une liane noueuse d’une branche. Un petit rire s’échappe, non pas parce que la scène est comique, mais parce que l’effort requis pour cet acte, si naturel pour moi que de marcher, dépasse largement la tâche elle‑même. J’étais à bout. Après m’être libéré, je saisis la GoPro fixée au pont de mon kayak et lutte quotidiennement pour la détacher de son support. La caméra cède. Je fixe le petit

  • Pas d’excuses

    Une terre au‑delà des rêves Aux confins nord de l’Alaska, visible uniquement pendant une courte période de deux mois de chaleur, s’étend une étendue plus vaste que l’imagination. Une toundra verte ondulante, dominée par des sommets de montagne noirs comme du charbon, sculptés dans la glace. Un tapis de bleuets sous les pieds et un éventail d’animaux uniques, évolués récemment depuis le Pléistocène. En un jour, les collines peuvent être envahies par des milliers de caribous suivant leur ancienne

  • Bornéo à pied

    Première rencontre Mon cœur battait la chamade en apercevant notre cible, un sanglier noir gigantesque. Taman Kala, silencieux, préparait sa sarbacane, à l’affût du moindre bruit. Il lança une fléchette empoisonnée qui trancha l’œil du sanglier ; l’animal s’effondra immédiatement. En levant les yeux, je vis le large sourire de Taman Kala, le vainqueur du jour. Vers le village Penan Notre périple débuta à Long Seridan, le bourg kelabit qui sert de point de transition aux Penan quittant leur mode