Bornéo à pied
Première rencontre
Mon cœur battait la chamade en apercevant notre cible, un sanglier noir gigantesque. Taman Kala, silencieux, préparait sa sarbacane, à l’affût du moindre bruit. Il lança une fléchette empoisonnée qui trancha l’œil du sanglier ; l’animal s’effondra immédiatement. En levant les yeux, je vis le large sourire de Taman Kala, le vainqueur du jour.
Vers le village Penan
Notre périple débuta à Long Seridan, le bourg kelabit qui sert de point de transition aux Penan quittant leur mode de vie nomade pour l’agriculture sédentaire. Après une demi‑journée de marche, nous atteignîmes le dernier village récemment établi des Penan. Nous fûmes accueillis chaleureusement dans une petite maison en bois, construite entièrement avec les ressources de la forêt, avec un café fumant et un grand sourire.
Un jeune Penan, Winisen, nous fit visiter le village. Il parlait un bon malais et devint rapidement notre traducteur. Au détour d’un champ ouvert, nous remarquâmes une petite maisonnette surélevée, à la lisière de la forêt. Elle appartenait à Budik Kusin, la grand‑mère de Winisen, qui, à plus de 65 ans, vit toujours en étroite communion avec la jungle. Sage, ses lobes d’oreilles traditionnels pendaient longtemps, et son regard perçant semblait sonder les profondeurs de la forêt.
Sa maison était un véritable coffre à outils de survie : armes, instruments de coupe, cordes de rotin… Budik était réputée comme maîtresse tisserande, chanteuse et musicienne. En entrant, elle saisit un morceau de bambou et joua une mélodie d’une pureté organique. Le chant des grillons et des cigales se joignit à lui, créant le rythme vivant de la jungle.
Départ avec Taman Kala et Winisen
Au petit matin, après un autre café et un petit déjeuner, nous nous réunîmes avec Taman Kala et Winisen pour les dix prochains jours. Équipés d’un machette, d’un sac à dos en rotin, d’une sarbacane et d’un étui rempli de fléchettes empoisonnées, nous partîmes sous une chaleur étouffante (humidité à 100 %). Le premier obstacle fut un mur de rocher de 200 m ; les Penan, maîtres de l’équilibre, le franchirent pieds nus comme s’ils dansaient.



Campement nocturne
Lorsque la nuit tomba, Taman Kala érigea en 30 minutes un abri étanche à la pluie à partir de jeunes arbres liés de rotin et de feuilles de buisson. Le feu crépita, et un hibou hulula, signe de bon augure selon les Penan. Quelques minutes plus tard, Taman Kala revint avec une sarbacane dans la main gauche et un hibou mort dans la droite ; le hibou fait partie du menu Penan. Après une longue journée de marche, le hibou grillé, le sago, le jerky de sanglier et le gras de porc fermenté offrirent un festin inoubliable.
Traversée du fleuve
Le jour suivant, nous fûmes confrontés à un fleuve impétueux. Nous abattîmes le plus gros arbre du secteur, qui tomba comme un pont naturel. Traverser le tronc glissant, sous une eau furieuse après la pluie de la veille, fut un véritable test d’équilibre.
Vue panoramique
Après la traversée, nous gravîmes une pente raide à travers la jungle dense. Au sommet, une vaste clairière offrait une vue imprenable : des collines verdoyantes s’étendaient à perte de vue, avec les célèbres pinnacles du parc national de Gunung Mulu à l’horizon.
Le dernier camp des Penan
Le troisième jour, nous atteignîmes le dernier site connu des nomades. Le camp était abandonné, les maisons en bois se décomposaient lentement, retournant à la forêt d’où elles étaient venues.
Nous nous séparâmes en deux groupes. Taman Kala, guidé par les traces des Penan, retrouva le camp où cinq petites huttes se fondaient dans le feuillage. Un petit garçon de cinq ans, terrifié, courut se cacher en pleurant.
Réunion familiale
Le retour fut émouvant : Taman Kala retrouva sa grand‑mère après cinq ans de séparation, accueilli par une chaleureuse accolade. Nous pénétrâmes dans une maison d’une ergonomie surprenante, éclairée par le feu. Taman Kala joua une flûte de nez en bambou, puis sa femme entonna un chant pénétrant et envoûtant qui résonna au cœur de la jungle.


Vie avec les Penan
Nous passâmes une semaine à vivre et à nous déplacer avec la communauté. Les Penan sont de véritables maîtres nomades : ils apparaissent et disparaissent silencieusement, connaissent les remèdes naturels de la forêt et partagent tout de façon égalitaire. « Nous partageons tout, la jungle nous nourrira demain », déclarait Taman Kala.
Un ancien du village expliqua que les Penan sont nés pour bouger : « Si nous restons immobiles, notre cœur s’agite, nous nous sentons mal à l’intérieur. » Leur hyper‑vigilance, leurs yeux grands ouverts et leur connexion instinctive à la nature rappellent un sixième sens que la société moderne a longtemps oublié.
Historiquement pacifiques, les Penan ont préféré fuir dans la jungle plutôt que de combattre. Aujourd’hui, leurs terres ancestrales sont menacées, et le refuge forestier se rétrécit rapidement.
Walking Borneo est le deuxième projet de Nomadic Lion ; le premier était « Walking Malaysia », un trek de 1 100 km à travers la Malaisie péninsulaire. Leur prochain défi : « Walking Asia », un périple de quatre ans à travers 20 pays, le plus grand trek participatif d’Asie.




