Trabant au bout du monde
Moat
Connaissez‑vous le « Moat »? Probablement pas, seuls les habitants et les employés du lieu en ont entendu parler. Il s’agit d’une station radar située à l’extrémité sud du continent américain, le point le plus austral accessible en voiture. Elle se trouve plus au sud qu’Ushuaia, plus au sud que Puerto Williams et à seulement 16 km au nord de Puerto Toro, le plus petit village habité du monde hors Antarctique, sur l’île de Navarino.
À quelques mètres en contrebas, au pied de la falaise où nous nous tenons, le détroit de Beagle frappe les rochers ancestraux et les troncs d’arbres blanchis. Des baleines attaquent les humains, la nature y est sauvage. Un vent glacial du sud est le seul bruit, à côté du bourdonnement des antennes de la station radar de la marine argentine. C’est le dernier poste avant la fin de notre périple épique.
Ça ne marchera pas
Six‑et‑demi‑mille kilomètres traversant l’Amérique du Sud à bord de deux Trabants (Petits Fiat 126 Maluch polonais) et d’une Jawa 250 de 1957. Nous étions des Tchèques, Polonais et Slovaques, traversant le Guyana, le Brésil, le Pérou, la Bolivie, le Chili et l’Argentine. Pourquoi? Simplement pour prouver que, quand on le veut, on peut le faire; réaliser ses rêves et répondre aux sceptiques.
On nous a dit que la traversée de la forêt amazonienne était impossible, que nos moteurs deux‑temps étaient trop faibles pour franchir les cols de plus de 4 000 m, que les routes « de la mort » et la mafia de la drogue mettaient nos vies en danger. Nous avons souri, affichant du grand‑soin, mais au fond, nous étions effrayés.
Devant la station radar, l’agent nous regarde, interloqué. Nous nous excusons avec un sourire. Au lieu d’ouvrir le feu, il nous invite à entrer, curieux. L’intérieur est calme, baigné de lumière, les écrans clignotent. Il parle doucement en espagnol, seul témoin de ce lieu isolé. Nous partageons un thé, tandis que le vent fouette la petite bâtisse militaire et que les vagues se brisent contre les rochers.
Bataille contre la bureaucratie
Obtenir nos voitures jaunes n’a pas été « amusant », même si le voyage l’a été. En Guyana, les autorités ont retardé l’accès à notre conteneur pendant trois jours, prétendant que les papiers n’étaient pas conformes. Nous avons écrit au ministre du Tourisme, au commissaire des douanes, contacté les médias et même demandé un entretien avec le président. Après trois semaines de conflits administratifs, nous avons finalement récupéré nos Trabants, le Maluch et la petite Jawa.
Baptême de poussière rouge
Du Guyana au Brésil, aucune autoroute ne compte de stations‑service. Les températures dépassent parfois les 30 °C, l’humidité est étouffante. Des nuages de poussière cramoisie recouvrent tout, collant aux mains et aux visages, ruisselant comme de la boue rouge. La route semble vouloir nous détruire, usant les essieux et les suspensions.
Comment franchir l’impasse
La BR‑319, légendaire, traverse la forêt tropicale et est réputée impraticable. Chaque jour, nous espérons atteindre l’asphalte. La route a été fermée en 1988, car même le revêtement ne suffit pas à empêcher les véhicules de s’enfoncer dans d’immenses nids de poule, parfois plus profonds qu’un Trabant.
Terreur de la forêt tropicale
Les ponts de la BR‑319 sont des défis constants: les vieilles poutres craquent, le vide en dessous du fleuve est vertigineux. Nous récupérons du bois flottant et de la boue pour réparer les traversées, avançant lentement, un véhicule après l’autre. Le temps change brutalement, la pluie transforme les trous en gouffres boueux, les éclairs zèbrent le ciel.
Record d’altitude
Après une semaine dans la jungle, nous atteignons les Andes. Nous gravissons des cols à plus de 4 500 m, souffrant du mal d’altitude que nous controns avec des feuilles de coca. Nous franchissons le col de 4 868 m, le point le plus haut jamais atteint par une voiture à moteur deux‑temps, établissant ainsi un record.
Et c’est mauvais
En sortant des Andes, nous arrivons sur la côte pacifique. La route longe le sable mouillé et les vagues qui éclaboussent. Le moteur de la Jawa cale dans l’eau salée; nous devons la pousser pour la redémarrer. La marée monte, les vagues déferlent, les roues s’enfoncent dans le sable et le sel. Nous luttons contre la mer, creusant à chaque vague qui rebondit.




