De la source à la mer
Départ et première étape
À travers la brume et la légère chute de neige, je distinguais Norm et Kris qui agitaient la main en partant. Leur 4x4 s’éloignait sur la route de terre ondulée, revenant vers leur maison chaleureuse, un lit confortable, puis mon propre bivouac où m’attendait mon therm-a‑rest.
Après avoir tourné le dos, je scrutais les environs. Mes amis m’avaient conduit de Bozeman, dans le Montana, aux contreforts du mont Jefferson, dans les montagnes Centennial à la frontière Idaho‑Montana. J’avais installé mon camp à l’entrée du canyon sinistrement nommé Hell Roaring, avec l’autorisation du propriétaire. Ma tente était dressée, mon matériel rangé, et mon kayak jaune de 5,2 m reposait sur une table de pique‑nique près d’un petit abri en bois. Un feu crépitait à proximité. Enfin, je pensais, j’étais là.
Le rêve du plus long fleuve d’Amérique du Nord
Après deux ans de préparation, retardés par une opération de l’épaule, je suis venu aux États‑Unis pour pagayer le plus long cours d’eau du continent, du source au détroit. De la source de Brower, perchée dans les montagnes, jusqu’au golfe du Mexique, le système Missouri‑Mississippi s’étend sur environ 3 780 miles (6 080 km) à travers treize États, frôlant presque le Canada avant de se diriger vers le sud.
Le lendemain du départ de mes amis, je me suis lancé dans le canyon pour atteindre la source, canette de spray anti‑ours à la main et appelant « Here bear, here bear » toutes les douze heures. En terrain d’ours, aucune précaution n’est superflue.
Du col au premier filet d’eau
Sept heures de marche en raquettes m’ont mené aux premiers gouttes qui alimentent le Missouri‑Mississippi. Au-delà, la trajectoire aurait basculé vers l’ouest et l’océan Pacifique. Après cette journée épuisante, je me réjouissais à l’idée de bientôt pagayer.
Depuis la source, l’eau porte d’abord le nom de Hell Roaring Creek, puis Red Rock Creek, devient le Beaverhead, se joint au Big Hole River pour former le Jefferson. À Three Forks, il rencontre le Gallatin et le Madison pour enfin prendre le nom de Missouri.
Les débuts difficiles
Les 300 miles qui séparent la source de ce point ont exigé deux semaines de pagayage et de portages incessants. Les petites rivières alternaient entre rapides profonds et cours lents et peu profonds. Les éleveurs détournent le débit avec de petits barrages et bordent les rives de clôtures barbelées, électriques ou de tôle. Manœuvrer un kayak de 5 m dans une rivière de 5,5 m de large tout en évitant une clôture à hauteur de cou est loin d’être agréable. Souvent, je restais à l’ombre des berges érodées, observant parfois une vache curieuse fouiller le bord.
Le Jefferson, enfin le plaisir du pagayage
À l’approche de Twin Bridges, le Jefferson se montre large, rapide, bordé de peupliers, de prairies verdoyantes, d’aigles planant et de cerfs fuyant dans les bois. Le pagayage devient un vrai bonheur.
Le haut du Missouri, fortement régulé, s’étend sur près de 2 400 km, parsemé d’une douzaine de lacs et de barrages. La navigation se fait surtout à petite vitesse, mais les lacs varient de quelques kilomètres à plus de 300 km.
Les « Big 3 » : les lacs majeurs
Le plus redoutable est le lac Fort Peck, plus de 210 km de long, dont les rives arides couvrent une distance supérieure à toute la côte californienne. Ensuite, le lac Sakakawea (plus de 240 km de long, 16 km de large) possède un delta boueux qui bloque l’accès à l’eau libre pendant des kilomètres. Enfin, le lac Oahe, 370 km de long et 1 à 4 km de large, est réputé comme le plus difficile à traverser, les vents pouvant le bloquer pendant plusieurs jours. J’ai mis 8,5 jours pour le franchir, perdant seulement un jour et demi à cause du vent, en portage manuel de chaque barrage.
Le point décisif : le barrage de Gavin’s Point
À quelques kilomètres au nord de Yankton, dans le Dakota du Sud, le barrage de Gavin’s Point marque une étape majeure : en aval, le Missouri court librement pendant plus de 2 900 km jusqu’au golfe du Mexique.
Vers St. Louis et la rencontre du Mississippi
En deux semaines et 1 100 km, j’atteins St. Louis, où le Missouri rejoint le Mississippi pour poursuivre vers le sud. Mes journées de pagayage s’étalent de 7 h à 19 h, sans pause pour manger ou se soulager. Le rythme devient si régulier que je peux prévoir mon arrivée à chaque repère kilométrique avec une précision de quelques minutes.
Les villes riveraines restent accessibles, mais j’évite les grands ports où laisser un kayak sans surveillance serait risqué.
Le Mississippi du Sud : trafic intense et obstacles
En descendant de St. Louis, des barges massives occupent les rives, transportant céréales, gravier et autres marchandises. Les anciennes villes fluviales, comme New Madrid et Caruthersville, ne sont plus que de petits quais.
Après Memphis, je traverse les villes du Mississippi : Greenville, Vicksburg et Natchez. À Natchez, on m’avertit de ne plus se baigner, les alligators récemment capturés rappelant la présence de la faune locale.
Les derniers 300 miles sont marqués par la quasi‑absence de courant, des rives envahies par la végétation et un trafic maritime impressionnant : pétroliers, cargos, barges, remorqueurs, parfois à pleine vitesse, rendant chaque traversée périlleuse, surtout sous vent, pluie et visibilité réduite.
Le détroit de la Nouvelle‑Orléans
À l’extérieur de la Nouvelle‑Orléans, j’ai failli être pris pour cible par un navire de la marine américaine, trop près d’un pétrolier. J’ai crié des injures, mais après 3 700 miles, je n’étais plus d’humeur à rester poli.
La dernière ville accessible par route est Venice, en Louisiane, un mélange de ports et de marinas. De là, le compte à rebours final commence : environ 10 miles jusqu’au « Head of Passes », l’entrée du golfe.
Le dernier effort vers le golfe
En évitant le trafic, je franchis une dernière fois le vaste fleuve, dépasse Pilot Town et entre dans le passage. Le phare de Port Eads apparaît, suivi de deux petites embarcations colorées. J’ai rencontré Brent et Hunter, qui venaient eux aussi de terminer le parcours du Mississippi (2 300 miles). Nous avons partagé un moment de joie sincère, bien plus mémorable que n’importe quelle foule ou reportage.
Après 117 jours et 3 780 miles, j’ai finalement atteint le golfe du Mexique, grâce à un petit bateau qui m’a ramené à Venice pour la traversée finale.
J’ai ainsi pagayé le plus long fleuve d’Amérique du Nord, du source au détroit, en une aventure épique et inoubliable.




