De Iakoutsk à Okhotsk
Introduction
Les premiers explorateurs du vaste désert sibérien ont enduré des épreuves physiques incroyables. Si nous avions su que nous devrions affronter une difficulté comparable trois siècles plus tard, nous n’aurions probablement jamais entrepris cette expédition.
Au XVIIIᵉ siècle, une particularité géographique a attiré des pionniers comme Vitus Bering vers l’Extrême-Orient russe : le bassin continental qui sépare l’océan Arctique de la mer d’Okhotsk. Ce point de partage, situé entre les rivières Yudoma et Urak, permet de relier les cours d’eau des deux côtés en ne parcourant que de courtes distances de portage. Nous avons décidé de suivre cette voie unique, équipés de deux embarcations gonflables, dans un paysage quasi vierge et déserté, où très peu de touristes atteignent les montagnes Suntar‑Khayata, culminant à 3 000 m d’altitude.
Préparatifs et départ
Avant même notre arrivée, les pluies s’étaient abattues plus fort que jamais. Les crues avaient détruit deux ponts que nous devions franchir. Après avoir transporté notre matériel jusqu’à Iakoutsk, capitale de la République autonome de Sakha (Yakoutie), nous avons attendu trois jours que les eaux se retirent.
Nous avons ensuite embarqué le ferry pour traverser les rivières Lena et Aldan, puis parcouru 800 km de route en terre battue. La fameuse « Route des os », construite par Staline pour relier Iakoutsk à Magadan, était encore en grande partie non revêtue ; les véhicules de chantier tiraient notre UAZ à travers les rivières tant que les ponts n’étaient pas encore réparés. Après 27 heures de conduite, nous avons atteint la région d’Oïmiakon, où nous avons engagé des chevaux de bât.
Rencontre avec les guides Evens
Au point de rendez‑vous, nous avons trouvé notre guide à cheval, Semjon, et son neveu Danil, membres de la tribu des Evens – une communauté d’environ 12 000 personnes dont la langue est menacée. Ils ne disposaient que d’un seul cheval de selle et de cinq chevaux de charge, dont un malade, ce qui nous a contraints à parcourir à pied les 150 km de la vallée de la rivière Suntar.
Marche dans la vallée du Suntar
Les étapes quotidiennes de 20 à 40 km, faciles en Europe, se sont transformées en véritable martyr. Un tiers du trajet était un marais où nos chevilles s’enfonçaient jusqu’aux genoux, le reste était une forêt de mousse, de broussailles, de rochers et de traversées de rivières. Nous marchions du lever au coucher du soleil, nos ligaments collatéraux et nos tendons d’Achille enflammés, ne progressant qu’avec des antalgiques. Après cinq jours, nous avions parcouru les 140 km de la vallée.
Les paysages montagneux, toujours plus impressionnants, compensaient la torture. Les guides nous ont annoncé une mauvaise nouvelle : les chevaux ne pouvaient plus être utilisés comme bêtes de charge, faute d’arbres pour les attacher. Nous avons donc dû répartir nos provisions, deux embarcations gonflables et le reste du matériel dans quatre sacs de 35 kg que nous devions porter à pied.
Passage au radeau sur la rivière Yudoma
Après plusieurs allers‑retours avec les sacs, nous avons atteint la vallée de la rivière Nitkan, bras supérieur de la Yudoma. La rivière était trop peu profonde pour pagayer, mais nous avons finalement trouvé un tronçon d’eau utilisable. Nous avons gonflé nos deux embarcations de 8 kg chacune et, dès le premier jour, nous avons parcouru 45 km, puis jusqu’à 70 km, grâce à la vitesse du courant. Nous avons admiré les « Portes de la Yudoma », où la rivière fend des falaises verticales, et attrapé quelques taimens sibériens, prédateurs géants de la truite.
Portage vers le bassin de la mer d’Okhotsk
Le GPS indiquait que nous devions franchir le bassin continental pour atteindre la rivière Ketanda, qui se jette dans la mer d’Okhotsk, à seulement 20 km à vol d’oiseau. Après de longues délibérations, nous avons choisi le style alpin, transportant nos deux sacs de plus de 40 kg chacun en une seule traversée.
Les jours suivants furent les plus durs : terrain accidenté, marécages profonds et sacs lourds rendaient chaque pas pénible. Nous avons finalement atteint la Ketanda, bordée de pins dorés, où l’on apercevait aigles de mer, mouettes, balbuzards pêcheurs et même des ours bruns, attirés par les saumons Coho qui remontaient le courant depuis la mer d’Okhotsk.
Nous pagayions dès l’aube, couvrant en moyenne 55 km par jour, jusqu’à la confluence avec l’Urak, où le fleuve s’élargissait à un lit de gravier d’un kilomètre de large. L’odeur de la mer se faisait déjà sentir, et nous avons affronté une section de rapides de classe III‑IV avant de poursuivre notre avancée, toujours plus lente et épuisée.
Arrivée à Okhotsk
Juste avant notre vol de retour, nous avons atteint la baie saumâtre à l’embouchure de l’Urak. En quatre semaines, nous avions parcouru 500 km d’eau et 250 km à pied sur les terrains les plus difficiles. Un tout‑terrain s’est arrêté sur la plage ; un russe sympathique a organisé notre transport jusqu’à la ville d’Okhotsk, à 40 km, incluant la traversée de l’Okhota en bateau à moteur.
Vitus Bering, quant à lui, aurait construit un bateau d’océan pour rejoindre le Kamchatka et passer l’hiver. L’été suivant, il aurait continué vers l’Alaska, traversant la mer de Béring qui porte désormais son nom. Ainsi, alors que nous prenions l’avion confortable pour rentrer, les explorateurs d’autrefois n’en étaient qu’au début de l’aventure.




