De l'ouest à la mer : traversée à pied du Canada
Un départ inattendu
Je suis petit, poilu, sans aucun sens du style et je ne ressemble en rien à un coureur. L’expression « muffin‑top » décrit parfaitement ma silhouette et mon look.
Mais j’ai une chance que peu de gens ont : celle de parcourir des milliers de kilomètres à pied. J’ai déjà couru du bout de l’Argentine à l’autre, traversé du Walvis Bay jusqu’à la P.E., et récemment, j’ai parcouru le Canada, plus de 15 000 km de sentiers sans jamais répéter un pas. Le rêve de tout coureur.
Pourquoi traverser le Canada ?
Plusieurs raisons m’ont poussé à le faire. D’abord, mon arrière‑plan proéminent, héréditaire, me rappelle qu’il faut bouger. Ensuite, j’avais promis au Fonds mondial pour la nature du Canada de le réaliser. Mais avant tout, je cours pour la quiétude qu’elle m’offre, pour m’échapper un temps du quotidien. Courir, c’est comme être un étalon sauvage galopant à travers des déserts – même si, moi, je ressemble plus à un poney Shetland à trois pattes.
Je m’appelle Dave. L’an passé, j’ai parcouru plus de 7 500 km en vivant dans une poussette.
Le point de départ
Cape Spear, sur l’île de Terre‑Neuve, est le point le plus à l’est de l’Amérique du Nord. Je ne le savais pas à l’époque. Beaucoup d’inconnues m’attendaient sur le chemin, et c’est justement ce qui rend chaque pas si excitant.
Rencontres inattendues
Je n’aurais jamais imaginé courir aux côtés d’un loup solitaire pendant plus d’une heure, ou franchir la route à trois mètres d’un grizzli en pleine alimentation. Je n’aurais pas deviné que le fleuve Saint‑Laurent pouvait être si magnifique au coucher du soleil, ni que les prairies du Manitoba et de la Saskatchewan exhaleraient des odeurs si envoûtantes. Et pendant les 33 premiers jours, il a plu chaque jour.
De la côte est aux montagnes
Ignorant ce qui m’attendait, j’ai commencé à courir à travers forêts, rivières étincelantes, sommets embrumés et rivages escarpés. Après 17 jours, j’ai atteint la Nouvelle‑Écosse où je me suis reposé, mangé, et encore mangé – car un coureur ne survit pas aux nouilles instantanées et aux sandwiches.
J’ai ensuite continué à travers la Nouvelle‑Écosse, le Nouveau‑Brunswick et le Québec. À Montréal, je me suis arrêté pour une assiette de poutine – frites, sauce et fromage en grains – que les cardiologues redoutent, mais que tout coureur considère comme de l’ambroisie.




Défis du milieu de l’été
Fin juin et début juillet, les inondations ont presque anéanti l’Alberta, menaçant même l’annuel Calgary Stampede. L’idée d’un été extrême qui se transformerait en hiver extrême, à des milliers de kilomètres des plaines et des Rocheuses, m’a donné la chair de poule.
J’ai donc couru comme jamais auparavant, libéré de la routine du travail, des itinéraires répétitifs, des voitures et des chiens, et des trottoirs inégaux. Chaque pas était une communion du corps et de l’esprit, où l’on pouvait sentir le parfum d’un coucher de soleil ou le bruissement d’une fleur sans que le cerveau ne doive diriger les jambes.
Le périple en images
Après des allers‑retours entre les provinces – Ontario, Manitoba, Saskatchewan, Alberta – mon fidèle poussette et moi sommes arrivés à Tofino, sur l’île de Vancouver, cinq mois plus tard. Les habitants me demandaient constamment « c’est comment ? ». Il est impossible de résumer une telle aventure en quelques phrases préparées ; elle est faite d’émotions brutes : déceptions, tristesse, incrédulité, joie, émerveillement, auto‑pitié, humilité et respect. Des larmes ont coulé pour chaque raison, parfois simplement pour le plaisir de pleurer.
Le sens de la course
Je ne suis pas un grand athlète, mais la course est devenue mon « truc » : elle me pousse hors du canapé, me donne un sens et me fait sentir vivant. Peu importe le temps mis à terminer un marathon ; l’essentiel est d’investir dans ce qui vous anime. Si votre course peut servir la communauté, c’est encore mieux.
Un nouveau chapitre
Ma traversée s’est terminée la veille de la Tous‑saint, et je suis retourné en Afrique du Sud. Tout bon chose doit finir pour laisser place à la suivante. Cette année, j’échangerai ma poussette contre une remorque et le silence du Canada contre la steppe russe. En avril, je partirai de Vladivostok, avec l’objectif d’atteindre Reykjavik l’an suivant.
Alors, si vous apercevez un petit coureur au « muffin‑top » grognon qui halète au milieu de la campagne russe, dites‑lui de ne pas oublier de sentir les couchers de soleil.




