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Enfant, vivre la vie en fuite

Enfant, vivre la vie en fuite

Quand on parle de « mordu du voyage », on imagine quelqu’un qui apprécie les nouveaux lieux, pas forcément poussé à partir immédiatement. Chez Tyler Wetherall, ces deux notions coexistent. Enfant, elle a déménagé 13 fois dans cinq pays et a porté un nom différent de celui de son passeport. À neuf ans, elle a découvert la raison : son père était fugitif et la famille fuyait le FBI. Elle raconte son histoire dans le podcast « A Way to Go » avec Pavia et Jeralyn.

Voici un extrait de son livre No Way Home, a Memoir of Life on the Run.

Après Megève, ils s’installèrent dans une maison du Sud de la France, aux volets bleu‑œuf, avec un verger et une piscine. La vie de fugitif ne semblait pas si terrible.

Nous chevauchions le dos de la Harley‑Davidson bleue de papa, le casque trop lourd sur les épaules, l’air chaud qui nous fouettait. Tout était excitant jusqu’à la chute : nos corps projetés dans toutes les directions. J’ai touché le sol en premier, la moto s’est écrasée sur moi, puis papa est arrivé avec un bruit sourd. Je m’en suis sortie avec des éraflures et des bleus, mais je n’ai plus jamais remonté la Harley.

Il y avait d’autres fugitifs en France, chacun avec sa propre histoire. Une famille avait deux fils aspirants tennismen ; ils les ont renvoyés aux États‑Unis avec de fausses identités pour qu’ils puissent rejoindre le camp Bollettieri en Floride. Pourquoi laisser la fuite empêcher leurs enfants de réaliser leurs rêves sur terre battue ? Le réseau de fugitifs s’étendait à travers toute l’Europe ; les familles échangeaient informations et astuces pour survivre. Je commençais à comprendre que le mode de vie de mon père avait toujours été ainsi, depuis que je me souviens, sans jamais l’interroger directement.

Nous côtoyions d’autres enfants de fugitifs. Une jeune famille qui tenait une boutique de mode à Paris avait deux filles de mon âge. Nous ne connaissions pas d’enfants comme nous dans notre pays d’origine : des « enfants en fuite » qui collectionnaient adresses postales et faux noms comme d’autres collectionnaient des poupées ou des cartes de baseball. Nous les avions rencontrés pour la première fois en Californie quand nous étions bébés, leurs parents étant dans le même problème que le nôtre, mais on n’en parlait jamais. Les enfants fugitifs ne parlent pas de leur statut. Nous avions une règle unique : ne rien dire.

Nous étions présents quand deux frères‑et‑soeurs ont découvert le secret de leurs parents : leurs noms n’étaient pas les leurs et ils étaient recherchés par le FBI. Leurs parents craignaient qu’ils n’entendent parler de nous, ce qui n’est jamais arrivé. Nous n’avions rien dit. Papa a demandé à Cait et à moi d’aider les enfants à surmonter le choc, ce qui semblait injuste : personne ne nous avait aidés auparavant, pas même papa. Ces deux enfants, âgés d’environ sept et neuf ans, n’avaient pas les outils émotionnels nécessaires. Ils ont vécu le même déclic que nous : « mon père n’est pas la personne que je pensais, donc je ne le suis pas non plus ». Plus ils en parlaient, plus Cait et moi nous sentions mal à l’aise. « Mieux vaut ne pas en parler », a fini par dire Cait.

Nous n’en reparlerons que des années plus tard, autour d’une table dans un bar en France, adultes maintenant, et nous partageâmes enfin les histoires que peu de gens connaissent. Nous évoquâmes les changements de noms, les excuses invoquées – impôts, mariage, mensonges divers. Nous riions de l’absurdité de tout cela, tout en gardant un œil sur nos épaules. Les enfants fugitifs partagent une prudence permanente : même quand le danger est passé, cela ressemble toujours à une transgression.

Plus tard, papa et Lana s’installèrent à Annecy, dans une villa au bord du lac. Papa s’entraînait à obtenir son brevet de parapente ; nous le regardions s’élancer du bord d’une montagne, planer à basse altitude avant de capter une thermique et de tourner en cercles au soleil, tel Icare. J’étais trop jeune pour voler, mais Caitlin, elle, le fit, les yeux écarquillés, portée par le frisson. Elle était toujours courageuse.

Nous prenâmes un catamaran sur le lac, et papa nous apprit à faire des plongeons arrière depuis le bord, notant chaque saut sur dix, sa voix résonnant sous l’eau.

La vie était facile ici. Nos pieds étaient toujours nus, personne n’attendait de nous autre chose que du bonheur et du jeu. Les journées s’étiraient, douces et longues, se terminant sur la terrasse d’un restaurant, la lumière dorée des bougies, l’odeur légère de cigarette et le goût de moules à l’ail. Je m’endormais, la tête sur les genoux de papa, écoutant les conversations d’adultes autour de moi.

Pourtant, je sentais que papa devait choisir : se rendre aux États‑Unis ou continuer à fuir. Il n’en parlait jamais, gardant un air insouciant comme si nous étions tous en vacances permanentes. Il voulait préserver ce rêve français idyllique. Mais je m’inquiétais, et mon anxiété se manifestait physiquement : l’eczéma, qui m’avait tourmentée enfant, réapparut, s’étendant sur mes doigts et mes poignets jusqu’à les rendre rouges et fissurés. Maman m’amena chez le médecin, essayant crèmes à base de stéroïdes, huile de foie de morue – qui me donnait une odeur de poisson et des moqueries à l’école. Finalement, c’est l’homéopathe qui m’a le plus aidée, en me demandant simplement comment je me sentais.

Caitlin et moi aimions courir sur la plage puis surprendre papa en sautant sur ses épaules, le taquinant pour ne plus nous voir. Sans broncher, il répondait : « Je sais exactement où vous êtes, je sais toujours où vous êtes. » Mais il se trompait. En regardant mes doigts, je compris que même en France, tout ne serait pas toujours OK.

Pour votre table de chevet

No Way Home : A Memoir of Life on the Run, de Tyler Wetherall


Ce passage est reproduit avec l’autorisation de St. Martin’s Press.

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