La vie, c’est une suite de décisions
Contexte et objectif
La vie est faite de décisions. Certaines sont simples, d’autres plus complexes. En 2011, j’ai décidé de relever un défi majeur sur les calottes glaciaires où je pratique mon métier, à condition que le financement et les engagements du « monde réel » le permettent.
Première tentative – avril
Avec mon ancien coéquipier Andrew Wilkinson, alias Wilki, nous avons planifié la traversée du glacier Nagtivit jusqu’au Point 660, un itinéraire de 350 miles (≈ 560 km) qui passe du niveau de la mer à 8000 pieds (≈ 2400 m) avant de redescendre. Le record à battre, fixé en 2002 par Odd Harald Hauge et son équipe norvégienne, était de 8 jours et 9 heures.
Nous avons choisi le mois d’avril, convaincus que la neige épaisse et le temps plus imprévisible limiteraient nos chances, mais que la fonte sur la côte serait moindre. Le plan était ambitieux : parcourir plus de 40 miles (≈ 65 km) par jour, malgré le poids des traîneaux.
Après quelques vols jusqu’à Tasiilaq, nous avons attendu un hélicoptère pour rejoindre Nagtivit. Un système de basse pression a maintenu la région sous un épais manteau de nuages et de neige pendant près de vingt jours, rendant tout décollage impossible. Nous avons donc dû abandonner la traversée et rester bloqués, transformant le séjour en une longue expérience d’arctique, malgré la compagnie des chiots de traîneau locaux.
Deuxième tentative – fin d’été
Après la déception d’avril, nous avons réorganisé l’expédition pour la saison traditionnelle de vitesse, à la fin de l’été. Nous espérions profiter d’un plateau presque dépourvu de neige, sans sastrugi, et que la fonte précoce comblerait les crevasses.
Le trajet jusqu’à Nagtivit s’est fait en bateau, grâce à une fine couverture de glace en août. En approchant du glacier, un rorqual à bec fin a surgi, nous offrant un bref spectacle avant de plonger. Les falaises de glace qui s’offraient à nous étaient totalement sèches, sans couverture neigeuse.
Le niveau de neige était cependant bien au‑dessus de 1000 m, rendant la montée extrêmement longue. Nous avons sauté ou bâti des ponts sur de multiples crevasses, et je suis même tombé dans une passerelle fragile, suspendu aux coudes, avant d’être tiré par Wilki.
Décisions critiques en cours de route
À mi‑parcours, le glacier nous a poussés vers le nord alors que notre objectif final était à l’ouest. J’ai décidé de tourner trop tôt vers l’ouest, ce qui nous a replongés dans une zone de glace mauvaise, retardant notre arrivée sur le plateau plat de la calotte de près de douze heures.
Nous avons alors skié 13 à 16 heures par jour, ne dormant que trois ou quatre heures, parfois sans même ériger de tente, bivouaquant à l’air libre dans l’obscurité glaciale.
À l’approche du glacier Russell, nous avons rencontré une fissure inattendue à 80 miles de l’arrivée, bien plus tôt que prévu. La descente s’est transformée en un calvaire : rivières de fonte de trois mètres de profondeur, crevasses de 5 à 15 pieds de large espacées de vingt pieds, aucune passerelle de neige. Chaque franchissement demandait un saut de foi suivi d’une course désespérée pour empêcher les traîneaux de basculer.
Conclusion – le choix de la survie
Après avoir parcouru 330 miles (≈ 530 km) en moins de douze jours – bien loin du record de 8 jours et 9 heures – nous avons jugé la progression impossible. Nous avons donc demandé un hélicoptère de secours. Un Eurocopter est arrivé trois heures plus tard, nous alevé du glacier et nous a offert une vue imprenable sur le reste du parcours, confirmant que la décision d’abandonner était la bonne.




