Petit Nahanni – Une expédition en canoë à travers les rapides du Nord
Après avoir monté ma tente sous la pluie pour la cinquième fois consécutive, je me suis assis, toujours en combinaison étanche, pour me rafraîchir le visage avec une lingette humide. Autour de moi, les forêts humides des Territoires du Nord-Ouest du Canada semblaient vouloir m’empêcher de sentir la moindre sécheresse. J’étais froid, trempé et épuisé, ce qui accentuait les douleurs dans mon corps. Lyn Elliott, cheffe d’expédition, était assise devant sa tente lorsqu’elle m’a lancé : « Dustin, c’est un voyage difficile. Je sais que c’est ton premier et que tu n’as rien à comparer, mais c’est vraiment dur. »
Premiers pas sur le Petit Nahanni
Cette expédition de 14 jours en canoë sur le Petit Nahanni fut ma première rencontre avec le canoë en eaux vives. Le fleuve, niché dans les réserves de parc national Nahanni et Naats’ich’oh, offre presque constamment des rapides de classe III+. Avant ce voyage, je n’avais jamais pagayé autre chose que sur de l’eau calme. J’avais entendu parler du "J‑stroke" lors de mon passage chez les Scouts, mais je n’en maîtrisais pas encore l’usage. Lors de ma candidature de photojournaliste auprès de Parcs Canada, je pensais postuler pour une descente en kayak – j’y avais un peu d’expérience – avant de réaliser qu’il s’agissait d’un canoë. J’ai vu ce défi comme une occasion d’élargir mes compétences.
Conditions météorologiques extrêmes
Le mauvais temps nous a suivi dès le départ. Nous avons dû être transportés en avion amphibie pendant près de deux heures, chargés de tout notre équipement, jusqu’à la frontière entre les Territoires du Nord‑Ouest et le Yukon. Le pilote, sans radar, ne pouvait voler que si la visibilité était suffisante; sinon le risque de percuter une montagne était trop grand. Vanessa Murtsell, notre experte en communications, était bloquée cinq jours dans une réserve à cause des tempêtes et n’est arrivée que juste à temps. Après une courte accalmie, nous avons décollé en urgence pour éviter la prochaine averse. Le vol au-dessus des nuages a fait chuter la pression d’oxygène, provoquant une perte de conscience de tous les passagers, sauf du pilote et du copilote. Le mal de tête qui s’en est suivi m’a contraint à me coucher tôt, pendant que le reste de l’équipe célébrait avec un steak.
Début de la descente – pluie, grêle et rencontres sauvages
Ce n’est qu’au troisième jour que nous avons réellement entamé la descente, sous une pluie et une grêle incessantes. En approchant d’un virage, nous avons aperçu un énorme orignal qui broutait le lit du fleuve, indifférent aux grêlons. L’animal nous a observés avant de s’éloigner vers les arbres où deux faons l’attendaient. Ce fut l’une des nombreuses rencontres avec des orignaux et des ours dans cette région peu explorée du Nord‑Canada.
Le canyon de Crooked – un défi majeur
Le septième soir, alors que nous étions au bord du "Crooked Canyon", la section la plus redoutable du fleuve, la pluie était depuis sept jours sans relâche. Les rapides de classe III, ponctués de passages de classe IV et d’une chute massive, semblaient nous obliger à faire un portage complet. Malade depuis trois jours, je doutais de pouvoir supporter une journée de portage sur les parois du canyon. Ken MacDiarmid, mon co‑pagayeur, a finalement décidé que nous camperions au bord du canyon et que les guides Pablo Vermeulen et lui le traverseraient le lendemain avec les trois canoës.
Rencontre nocturne avec un ours noir
Ce même soir, j’ai tenté de repérer des points de vue pour photographier le canyon le lendemain. Après deux heures de marche dans les broussailles, la nausée m’a rattrapé. En me reposant contre un arbre, un ours noir est apparu à une trentaine de mètres, me fixant. J’ai essayé de paraître imposant, mais l’animal a simplement relevé le nez et s’est retiré. J’ai regagné le camp, épuisé, et me suis endormi immédiatement.
Le dernier jour – une fin inattendue
Le matin de notre dernière journée, après une guérison de la grippe, je me sentais prêt à finir la traversée. Mais en abordant les derniers rapides, ma concentration a vacillé. En tentant de pousser le canoë en avant, j’ai déséquilibré le bateau, le faisant presque chavirer. Ken a crié pour que je reste dans le canoë, et nous avons finalement traversé les rapides sans autre incident.
Le soir même, on nous avait avertis de la présence d’un ours. J’ai choisi un promontoire isolé pour mon camp, loin des réserves de nourriture. Au petit matin, un jeune ours noir s’est retourné contre mon tente et m’a renversé. Après quelques cris, David est arrivé, et Ken a tiré un fusil à air comprimé, effrayant l’animal qui s’est enfui dans les fourrés.
Réflexion finale
Tout au long de l’expédition, les difficultés sont souvent tombées sur moi : caméra perdue et récupérée, maladie le jour de mon anniversaire, deux rencontres avec des ours, et un canoë trop exigeant pour mon niveau. Ce qui m’a permis de tenir, c’est l’équipe : leurs rires, leurs oreilles attentives, leur aide pour éviter les capsizes, et surtout leurs leçons de survie en rivière.




