Rivière Toughman
Retrouvailles sur un quai branlant
Six d’entre nous, désormais adultes, nous tenions épaule contre épaule sur un quai en bois miteux du Yukon, attendant le Turbo Otter. La dernière fois que nous nous étions réunis, nous étions de jeunes fous plein d’assurance, buvant de la bière au petit‑déjeuner. Quinze ans plus tard, les rides, les cheveux gris et les yeux cernés témoignaient du temps écoulé.
Le but : la rivière Hess
Au loin, à travers des forêts de épinettes, des tourbières et des pics montagneux, se trouvait la rivière Hess. Selon le légendaire pagayeur Ken Madsen, la Hess est « le Rolls‑Royce des rivières du Yukon ». Elle représente le défi ultime pour un canoë d’expédition chargé à pleine capacité.
Préparatifs et angoisses
Big Al, le mineur, comptait sans cesse les caisses, les sacs et les glacières, persuadé que rien ne rentrerait. Booger, l’instigateur du voyage, était déjà à sa cinquième bière et ne se souciait plus de rien. Le « scientifique rocket » était stressé de quitter sa famille, tandis que Nurm, notre expert en équipements de sécurité industrielle, était… anxieux.
Nous avons passé des semaines à faire des listes, à comparer le poids des lampes frontales et à empiler du matériel comme des écureuils. Le moment décisif est finalement arrivé quand le Turbo Otter a atterri sur le quai : c’était le dernier instant où nous pouvions encore annuler.
Départ et premiers kilomètres
Après le déchargement à Porter Puddle, nous avons transporté nos canoës jusqu’à la source de la Hess. Les premiers jours se sont déroulés dans une vallée large, entre barrages de castors et petites rapides. Les discussions tournaient surtout autour du partage du papier toilette et du placement des sacs.
Les premiers défis techniques
Booger, habitué aux classe V, fonçait toujours vers la plus grosse vague, alors que je privilégiais la ligne la plus sûre. Nos désaccords ont conduit à une première chute spectaculaire, où Booger a dû m’apprendre ce qu’est réellement un « back ferry ».
Escalade des rapides
Au fur et à mesure que la Hess s’engageait dans les montagnes Selwyn, les rapides se faisaient plus puissants. Nous avons affronté un tronçon de 12 km de rochers, nécessitant le mise en place de lignes de guidage depuis la rive. Big Al a réussi à faire traverser le premier canoë, mais le deuxième a chaviré, emportant son équipage dans l’eau glacée.
Après plusieurs tentatives, j’ai réussi à sauver le canoë en nageant dans les rapides, récupérant la ligne d’amarre au milieu du chaos. L’incident a renforcé notre cohésion et nous a rappelé la fragilité de notre expédition.
Le dernier grand rapide et la chute finale
Le dernier grand défi, non répertorié sur aucune carte, était une vague massive qui convenait davantage aux radeaux. Booger et moi avons décidé de le tenter. Nous avons planifié chaque mouvement, mais au moment crucial le canoë a basculé, nous plongeant dans l’obscurité sous‑eau avant de refaire surface, aidés d’une corde jetée par le « rocket scientist ».
Retour et conclusions
Après avoir porté les canoës jusqu’à la rive, nous avons campé au bord de la rivière, sous une pluie battante. Le lendemain, les rapides se sont adoucis, nous permettant de regagner le quai de Mayo. Le Turbo Otter était déjà parti, les autres voyageurs partaient vers la Wind, la Snake ou la Bonnet Plume.
Nous avons conclu notre aventure autour d’un grand verre, en riant des mésaventures, des sacs perdus et des blagues sur nos futurs projets de « prochaine expédition » qui, nous le savons tous, ne verront jamais le jour.
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