À l’aile et au pied
Première nuit au bord de l’eau
Les vagues ne faisaient pas de grand spectacle ce premier soir, mais mon compagnon biologiste marin, toujours à l’affût, sortit son combinaison de son sac surchargé. Il avait remarqué les signes subtils : petite houle, vent léger, côte parsemée de rochers – le habitat idéal du homard de roche du sud, appelé crabe de Tasmanie. En quelques minutes, il était déjà dans l’eau; une main gantée de néoprène surgit, agrippa fermement le crustacé rouge. Après un rapide contrôle de taille, le homard fut mis dans un sac et posé sur les rochers. Un petit éclaboussement d’eau sur son masque, et il replonge, ses palmes argentées saluant comme une baleine.
De retour au camp, les gros spécimens furent placés dans le ruisseau rapide, cuits dans une poêle trop petite et coupés en deux. Pendant que le scientifique expliquait les meilleures techniques pour « persuader » ces créatures épineuses, le rhum de contrebande réchauffait nos visages et nos ventres bourrés de fruits de mer. Je me demandais alors l’utilité de nos rations soigneusement emballées. Nous nous endormîmes profondément, inconscients des quolls et des opossums qui fouillaient les restes de notre festin autour des tentes.
Le départ vers l’inexploré
En plein été de ma ville d’adoption, les festivals battaient leur plein. Le soleil tapait les plages et les campings, attirant surfeurs et touristes désireux de profiter de la chaleur rare du sud. Deux amis proches et moi cherchions une escapade loin des empreintes, des 4×4 et des vagues bondées. La carte nous indiqua le vaste sud‑ouest de la Tasmanie – aucune route, aucune ville, aucune personne, aucun surfeur. Un véritable désert sauvage que nous voulions découvrir.





Arrivée et marche
Le parc national du Sud‑Ouest de Tasmanie n’est accessible que par pied, par bateau ou par avion léger. C’est le dernier qui nous a déposés sur une piste de gravier blanche au cœur de la nature. Le petit Cessna a filé le long de la piste avant de disparaître dans le ciel couvert, laissant place à un silence étrange. Nous étions désormais seuls, un trio hétéroclite de surfeurs, nos maigres rations, nos cannes à pêche et nos planches, avec une semaine devant nous avant de retrouver le même décollage.
Nous soulevâmes nos sacs lourds et partîmes sous une bruine persistante, marchant vers le sud, vers notre récompense : une série de criques rocheuses isolées, à une journée de marche et, espérons‑le, ouvertes aux houles. Aucun d’entre nous n’avait jamais foulé ce coin reculé de l’État. Le sentier suivait d’anciens passages d’animaux et traversait des ruisseaux marécageux. En fin d’après‑midi, notre petite procession arriva enfin sur le sable pour la première fois, offrant un aperçu de l’océan, de la baie et du festin de fruits de mer qui nous attendait.
Rythme quotidien
Les jours suivants se déroulèrent selon un schéma similaire : le matin, nous gravissions des pentes escarpées et forestières pour rejoindre la prochaine crique; les arbres nous arrachaient parfois les planches, déclenchant des jurons qui faisaient s’envoler les oiseaux du sous‑bois. En début d’après‑midi, nous atteignions la baie suivante, accélérant le pas sous l’effet de l’anticipation. La houle variait, mais chaque sortie était accueillie par un paysage époustouflant. L’après‑midi était dédié au surf, puis à la chasse au crabe de Tasmanie, dont la chair blanche nous faisait perdre la tête.



Le bout du chemin
Au fil des jours, nous avançâmes vers l’ouest, atteignant une petite crique juste avant que la côte rugueuse ne fasse un virage dramatique vers le nord. L’accès à cette ultime baie se faisait depuis les hauteurs des collines de quartzite, offrant une vue sur la vallée sinueuse qui s’enfonçait en dessous. Un petit tube surfait contre les falaises orientées à l’est, une rivière teintée de tannin serpentait vers l’ouest, et le soleil d’été baignait le tout. Nous déchargeâmes nos sacs, sortîmes nos combinaisons humides et surfâmes seuls pendant deux jours, explorâmes les rochers et îles alentours, résolvâmes chaque problème autour d’un feu le soir et dégustâmes le meilleur des fruits de mer tasmaniens.
Ces quelques jours furent une reconnexion aux rythmes de la nature sauvage, où le vent et la marée dictaient notre emploi du temps sur cette plage lointaine, dans cette baie isolée, au bout du monde.
Première publication dans Sidetracked Volume One




