Photos perdues
Une nuit au bord du sentier
Un soir, nous nous sommes réveillés au bruit d’un bruissement à l’extérieur de la tente. Mon esprit a immédiatement repassé tous les articles lus sur la faune sauvage de la région où nous campions. Un lynx ? Ou pire ? Avec prudence mais une pointe de bravoure, Matty a ouvert la tente et a jeté un œil. Je n’ai pas osé regarder, mais son rire m’a détendu. Il était nez à nez avec une vache qui se cabroulait sur nos piquets. Le soulagement a été rapidement interrompu par le cliquetis d’une ribambelle de cloches de vaches, comme une bande de musique itinérante, alors qu’un troupeau de dix ou plus d’animaux passait à proximité. Le nom du sentier, la « Vieille Route du Lait » (Mjølkevegen), prenait alors tout son sens.
Isolement et paysages majestueux
Nous étions complètement isolés, ne croisant que quelques fermes d’été éparses tous les quelques kilomètres. Aucun habitant en vue, seulement des troupeaux de vaches et leurs veaux. Les collines s’évanouissaient derrière nous tandis que nous nous enfoncions dans des journées de cyclisme au cœur d’un décor montagneux époustouflant. La Norvège, magique, offre des panoramas à couper le souffle. Nous avons traversé des regroupements de cabanes miniatures, aux toits de chaume, parsemées de cornes de renne au-dessus des portes. Ces refuges chaleureux, parfaits pour se protéger des éléments, permettent de se détendre près du feu de bois, de siroter un café chaud et d’admirer la vue. Malgré les vents de face et les prières pour un soleil clément, nous rêvions de découvrir la clé d’une de ces cabanes.
Un héritage familial
La Norvège occupe une place chère dans le cœur de Matty. Cette connexion s’est révélée lorsqu’il a découvert les albums photos inédits de son grand‑père, décédé récemment. Ces images montrent un jeune homme plein d’humour, explorant l’Europe à vélo, en voiture ou en avion dans les années 1950. Bob, le grand‑père, ne parlait jamais de sa jeunesse pendant la Seconde Guerre mondiale ni de ses nombreuses aventures. Ses photos de Scandinavie regorgent de routes de gravier, d’églises en bois et de cascades. Nous voulions, à notre façon, retracer ses pas, visiter les mêmes lieux et, pourquoi pas, recréer certaines de ses prises – les « Captures perdues ».
Construire l’itinéraire
Le défi principal était le manque d’informations précises dans les albums ; seuls quelques noms de chutes d’eau ou de villages étaient indiqués. Avec l’aide précieuse d’un cycliste local, Marius, nous avons identifié les sites possibles. Nous avons ensuite planifié notre propre chapitre, reliant Oslo à Bergen à l’aide de cartes en ligne pour créer un parcours VTT varié et pittoresque.
Première aventure à l’étranger
Matty avait déjà fait du bike‑packing en Europe et en Tasmanie, mais c’était ma première fois à l’étranger. Un vol direct vers Oslo était un saut dans l’inconnu : seul mon vélo, quelques équipements soigneusement choisis et mon compagnon. L’excitation se mêlait à une légère appréhension. Le camping, grâce aux lois de droit de libre circulation en Norvège, était un rêve. Au crépuscule, nous installions la tente à l’abri du vent, près d’une source d’eau. Nos dîners – patates douces, pois chiches, nouilles, riz et légumes – étaient simples mais savoureux, exactement ce dont un bike‑packer affamé a besoin avant de se glisser sous une couette en duvet pour lire avant de s’endormir.
Conditions difficiles
Le soleil était rare, et lorsqu’il pointait, il arrivait avec son lot de vents violents, de chaussettes trempées et de lèvres gercées. « Préférez‑vous un vent de face ou la pluie ? » criai‑je à Matty, coincé dans ma veste zippée. « Aucun des deux ! » me répondit‑il en hurlant contre le rugissement du vent. Les journées consistaient à enfil er des chaussettes mouillées, à les retirer, à remettre les chaussures, à sentir le froid pénétrer les os. Malgré ces épreuves, nous étions reconnaissants de pédaler au milieu de ces panoramas grandioses et de suivre les traces du grand‑père de Matty.
Refuges norvégiens
Les cabanes de ski norvégiennes apparaissaient comme des oasis, offrant 15 minutes de répit, un café chaud et parfois un visage amical après des heures d’isolement. S’asseoir parmi des groupes de touristes après plusieurs jours de solitude était une expérience étrange mais réconfortante.
Pluie torrentielle et hôtel inattendu
Une section du parcours, riche en cascades et en verdure, a été transformée en véritable déluge. L’eau rebondissait si fort qu’elle nous éclaboussait le visage. Les camps ont dû fermer à cause des inondations. Le sentier menait finalement aux portes d’un hôtel très exclusif. Le coût de £80 pour sécher mes chaussettes a semblé un bon investissement : soirée télé, vêtements secs et lit confortable, un répit bien mérité.
La découverte finale
Vers la fin du voyage, nous avons atteint les vallées que le grand‑père de Matty avait probablement traversées. Chaque coin pouvait abriter une chute d’eau ou une route reconnue des photos. Nous comparions les images de nos téléphones aux paysages, explorant d’anciens chemins envahis de végétation. Dans le gorge de Toka, nous avons finalement trouvé la correspondance tant attendue. En suivant le tracé d’une route en gravier poussiéreuse, nous avons aperçu le même virage que sur la vieille photo d’un bus. Le choc fut immédiat : les détails coïncidaient trop parfaitement pour être un hasard. Après soixante ans, la route était pavée, la végétation plus sauvage, mais le même tracé était là. Matty a immédiatement tenté de reproduire la prise du grand‑père.
Conclusion
Durant notre mois en Norvège, nous avons pu identifier la plupart des clichés du grand‑père : les églises en bois gothiques, les cascades, les panoramas. Le plus émouvant a été de retrouver et recréer l’image du bus gravissant les pentes escarpées des gorges. Retracer les pas d’un être cher fut une expérience inoubliable, mêlant histoire familiale et découverte géographique. Nous n’oublierons jamais ces moments de cyclisme en Norvège et la joie d’avoir retrouvé les « Captures perdues » de Bob.
Lost Captures a été publié pour la première fois dans Sidetracked Volume 17.
En mémoire affectueuse de Bob Binns (1927‑2012).




