Une promenade nocturne à Yangon
Nous aimons les récits qui nous éloignent des gros titres politiques pour nous rapprocher du peuple du pays. Un témoignage de lecteur.
Une soirée tropicale à Yangon
En fin de soirée, sous la torpeur tropicale de Yangon, nous avons flâné le long de Strand Road, nommée d’après le vénérable hôtel victorien construit en 1901 par les frères Sarkies, qui ont également édifié le Raffles à Singapour.
Nous avions dégusté des Pegu Club au bar The Strand, jouant au billard avec une galerie de personnages louche qui semblent tout droit sortis d’un roman de Graham Greene ou de Paul Theroux. L’happy‑hour du vendredi perpétue les traditions de boisson instaurées lorsque le Strand était considéré « le meilleur hôtel à l’est du Suez » et fréquenté par la royauté, les diplomates et des personnalités comme Somerset Maugham, George Orwell, Sir Noel Coward et Rudyard Kipling.

Photo : Courtoisie du Strand Hotel
Au coin de la rue, nous avons aperçu un homme assis sous un arbre, sur une petite chaise en plastique, dans l’un de ces restaurants improvisés qui parsèment les trottoirs usés de Yangon, autrefois appelée Rangoon. En nous voyant, il a esquissé un large sourire, ses dents d’un blanc éclatant comme une publicité pour l’orthodontie.
« Venez vous asseoir avec nous », nous a-t-il dit en se levant, la main tendue. « Que voulez‑vous boire ? »
Nous l’avions déjà rencontré la nuit précédente, alors que nous regagnions le navire après une soirée au Strand. Lui et son ami, tout aussi séduisant, nous avaient croisés sur le trottoir, nous avaient lancé un regard et un sourire. Nous nous étions arrêtés, il nous avait donné son adresse e‑mail contenant lovelymodelboy.
Il portait le traditionnel longyi, cette large bande de tissu qui descend jusqu’aux pieds et se maintient à la taille sans nœud, ainsi qu’une chemise oxford ajustée, ouverte du cou au sternum, laissant entrevoir un torse couvert d’un fin duvet sombre. Un bel homme au teint hâlé, digne d’un podium milanais.
Le Myanmar, terre de contrastes
Officiellement rebaptisé Myanmar en 1989, le pays est encore largement désigné « Birmanie » par de nombreux gouvernements. C’est l’un des pays les plus pauvres du monde, conséquence de près de cinquante ans de régime militaire. Le pays souffre de pénuries d’énergie et d’infrastructures insuffisantes. Enclavé entre l’Inde et la Chine, les deux nations les plus peuplées, il compte près de 60 millions d’habitants sur une superficie comparable à la France et au Royaume‑Uni réunis.
Bien que l’indépendance du Royaume‑Uni ait été obtenue en 1948, les vestiges de la domination coloniale subsistent dans presque chaque coin du centre‑ville de Yangon. Une multitude de bâtiments coloniaux, certains en décrépitude, d’autres comme le Custom House, la Cathédrale Holy Trinity et le Strand, ont été restaurés avec soin. Cette collection remarquable de plus de 128 édifices historiques coexiste avec des foyers de rue, des routes non pavées et des trottoirs fissurés.

Le centre de Yangon. Photo : Francisco Anzola / Flickr
« Asseyez‑vous », a répété le « lovely model boy », nous offrant deux chaises en plastique miniatures. Son ami, souriant, nous a fait signe de prendre place.
Il nous a ensuite présenté deux brindilles affûtées tirées d’un sac plastique contenant des dizaines d’autres, rangées comme une boîte de crayons fraîchement taillés.
« Pour vos dents », a‑t‑il expliqué, montrant comment frotter la pointe contre les gencives. Son large sourire, dévoilant des dents d’une blancheur éclatante, attestait du pouvoir de ce « brosse‑à‑dents » botanique.
Histoire et résilience
La Birmanie a connu trois guerres anglo‑birmanes entre 1824 et 1885, puis les lourdes pertes de la Seconde Guerre mondiale, lorsque les Japonais ont vaincu les Britanniques et que les Alliés ont lancé des contre‑offensives dévastatrices. Des décennies de règne militaire ont été suivies par le cyclone Nargis en 2008, la pire catastrophe naturelle de l’histoire birmane, qui a laissé plus d’un million de personnes sans abri.
Plus tôt dans la journée, notre guide à bord du minibus s’était mise à pleurer en répondant à une question sur la vie sous le régime militaire ; son récit émouvant sur l’impact sur sa famille avait laissé les auditeurs stupéfaits et silencieux. Pourtant, partout en Birmanie, les sourires et l’hospitalité sincère abondent.
« Vous êtes ici avant que le pays ne soit « nettoyé » par le tourisme », nous rappelait un autre guide. La dissolution de la junte militaire a eu lieu en mars 2011 ; nous assistions aux premiers balbutiements de la démocratie. Des visiteurs récents, comme le président américain Barack Obama en novembre 2012, ont marqué l’histoire en étant les premiers chefs d’État en exercice à se rendre dans le pays.


Photos : MRNY
Avec une côte de 1 200 miles le long du golfe du Bengale et de la mer d’Andaman, la Birmanie attire les voyageurs depuis le Ier siècle, lorsque les marins, comme le rapporte Ptolémée, entreprenaient des routes commerciales du Gange au détroit de Malacca.
Rencontre avec Khan
Le « Lovely Model Boy » s’appelle Khan, qu’il nous a épelé la veille sur une feuille – probablement pour éviter que l’on ne le confonde avec son homophone « con ». Il travaille dans un monastère, où il enseigne l’anglais aux jeunes moines. « Hesse », dit‑il. « Siddhartha. Et Hemingway. » Il acquiesce. « Et Dale Carnegie. Vous le connaissez ? »
Le nouveau drapeau du Myanmar comporte trois bandes symbolisant la solidarité, la paix et le courage. Près de 90 % de la population est bouddhiste, et les moines bouddhistes ont joué un rôle central dans le mouvement d’indépendance de 1948, prélude à la Révolution safranée de 2007.
En 1961, U Thant, diplomate birman et représentant de l’ONU, fut élu Secrétaire‑général des Nations Unies, fonction qu’il occupa pendant dix ans. Après son départ, le New York Times déclarait que « la sagesse de cet homme dévoué à la paix restera indispensable ».
Cette même sagesse se retrouve chez de nombreux citoyens birmans dont les gestes quotidiens annoncent une société plus humanitaire.
Adieux chaleureux
À la fin de la soirée, Khan a largement ouvert les bras. « Nous voulons dire au revoir à l’américaine », a‑t‑il dit, attendant une accolade.
Ce récit a été publié sur MRNY Style & Travel et a été republié avec permission.
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