Chercher le réconfort au sommet de l'Irak
Une vue depuis le toit
Depuis le toit de notre guest‑house, nous contemplons la crête aiguë qui s’élève à l’horizon sud. Le terrain paraît complexe, les couloirs escarpés semblent inaccessibles. La seule voie praticable passe par le flanc ouest de la crête – dans la Région autonome du Kurdistan, au nord‑est de l’Irak, à la frontière iranienne. Pendant la guerre Iran‑Irak des années 1980, Saddam Hussein a semé des mines sur les zones faciles d’accès, un héritage qui persiste encore aujourd’hui. S’aventurer dans ces montagnes exige une planification minutieuse avec les Kurdes locaux.
Alors que le soleil disparaît derrière la crête, notre hôte et fixeur Omar nous tire de notre rêverie et nous invite à partager un généreux plat de spécialités kurdes avec sa famille.
Le projet d’expédition
Nous sommes à Choman (surnommée « Chomanix ») au cœur des montagnes Zagros irakiennes, accompagnés de trois vétérans américains et d’une équipe de tournage. L’objectif : gravir le mont Halgurd (3 607 m), proche de la frontière iranienne, et réaliser la première descente à ski connue depuis son sommet. Il ne culmine que 4 m en dessous de son voisin, le Cheekha Dar, considéré comme le plus haut sommet d’Irak, mais ce dernier est partagé avec l’Iran et surveillé en permanence par des patrouilles frontalières – le grimper n’est donc pas une bonne idée.
Stacy Bare, moteur de l’aventure
Le cœur de cette expédition bat au rythme de Stacy Bare, vétéran de l’armée américaine. Imposant, 2 m 00, crâne rasé et barbe touffue, on aurait tendance à le fuir dans une ruelle sombre. Pourtant, dès notre rencontre dans un hôtel de luxe à Erbil, il nous serre dans ses bras avec un sourire chaleureux. Capitaine en Irak, il a ensuite déminé pour le HALO Trust en Angola et en Abkhazie. Le stress post‑traumatique qui a suivi son retour l’a conduit à l’alcool, aux drogues et aux pensées suicidaires. L’escalade a été son salut, ouvrant la voie à une carrière d’aventurier. Aujourd’hui National Geographic Adventurer of the Year, il milite pour les sports d’aventure comme thérapie du PTSD via son ONG « Adventure Not War ».
Départ vers les hauteurs
Le muezzin résonne dans la vallée de Choman pendant que nous chargeons nos Toyota Land Cruiser de vivres et d’équipement aux premières lueurs. Le sentier de terre serpente à travers des champs en terrasses, encore en mode hivernal, et frôle des maisons en briques de boue et des parcelles balisées de panneaux rouges avec un crâne blanc – des champs de mines. « Ne vous inquiétez pas des mines », nous rassure Reband, notre guide kurde, « nous avons déjà parcouru cette route, simplement pas à ski ».
Après 2 000 m d’altitude, la route motorisée s’arrête, engloutie par la neige poudreuse. Il nous reste 600 m de montée à pied jusqu’au camp de base au pied du Halgurd. Nous glissons nos peaux de phoque et tirons nos pulkas improvisés à travers la neige détrempée. Le soleil darde ses rayons, mais la météo nous rappelle que février ressemble à un printemps précoce. Après quatre heures pénibles, nous atteignons un plateau plat sous le sommet sud du Halgurd, idéal pour installer le camp et creuser une petite cuisine dans le mur de neige.
Un bulletin météo indique une tempête de neige d’un mètre prévue dans 48 heures, nous obligeant à transformer la journée d’acclimatation prévue en tentative de sommet.
Les membres de l’équipe
Matthew Griffin, alias Griff, ancien Rangers de l’armée américaine à Mossoul (160 km à l’ouest), co‑fondateur de Combat Flip Flops, une entreprise qui reverse une partie de ses bénéfices aux communautés locales des zones de conflit. Il milite pour la paix et la diplomatie, et intervient régulièrement dans les grands médias américains.
Ascension nocturne
À 3 h du matin, le buzzer nous réveille. Nous avançons dans l’obscurité, les lumières clignotantes des postes de garde iraniens sur les sommets partagés nous observant. Les températures restent bien en dessous de zéro, les peaux de phoque peinent à adhérer aux pentes recongelées après un cycle de gel‑dégel récent. Nous contourons une zone minée marquée de façon à peine visible, rassurés par Reband qui confirme que nous sommes sur la bonne trajectoire.
Le dernier effort
Le temps chaud laisse des zones sans neige sur notre itinéraire. Nous devons attacher les skis à nos sacs et gravir à pied une partie escarpée du Halgurd. Un retard d’une heure nous amène au pied de la crête du sommet. Nous chaînons nos piolets, chaussons nos crampons et entamons les 300 m verticaux de terrain mixte jusqu’à la crête cornée séparant les sommets nord et sud. À côté, la ligne de descente idéale se dessine dans un large couloir sous le sommet.
Robin, ancienne pilote d’hélicoptère à Falloujah, avoue trembler comme jamais depuis le jour où son hélico a été abattu. Aucun d’entre nous n’est athlète professionnel, l’exposition reste intimidante.
Nous décidons de solo la pente est‑ouest de 45° pour rattraper le retard. Au loin, les Zagros s’étendent sous un soleil éclatant. Le sommet du Cheekha Dar se trouve à 1 km à vol d’oiseau, mais aucune descente skiable n’est possible à cause d’une large bande rocheuse.
Le sommet et la réflexion
Après une courte marche, nous atteignons le sommet du mont Halgurd. Les vétérans, habitués aux déserts irakiens, n’auraient jamais imaginé un tel paysage au cœur du pays. Entre soulagement et souvenir des camarades tombés, la première descente à ski devient un simple bonus, une excuse pour vivre l’Irak autrement : « Réécrire ma fin en Irak », comme le dit Stacy. Bien que je ne sois pas militaire, les récits de Stacy, Robin et Griff me donnent un aperçu des luttes intérieures que les vétérans traversent après le combat. L’escalade semble offrir une forme de guérison.




