Escapade au mont Cadair Idris, du littoral aux sommets
Introduction
Les montagnes, la mer et la psyché humaine s’entrelacent dans les récits. Ces lieux inspirent les légendes depuis la nuit des temps, bien avant que nous disposions d’instruments pour les écrire, et continuent d’attiser notre curiosité : que se trouve au sommet ? Quelle distance sépare l’horizon du premier rivage ? Quels êtres habitent des contrées où l’homme ne survit pas ?
Montagnes et mer partagent aussi une connexion plus profonde. Il y a une beauté symétrique à partir du point où la montagne rejoint la mer jusqu’à son sommet. Au Royaume‑Uni, plusieurs sites permettent de réaliser cet itinéraire « de la mer au sommet » en une journée, mais l’appel du défi lancé par Sidetracked et Grangers m’a conduit vers Cadair Idris, surtout pour des raisons personnelles. J’avais déjà mes propres souvenirs de ce petit géant gallois et je voulais les revivre ; parfois, se raconter une histoire à soi‑même ne suffit pas. Il faut retracer les pas, revoir les panoramas avec un regard neuf et se reconnecter physiquement à l’endroit.
Arrivée à Dolgellau
Nous avons atteint Cadair Idris, dominant la ville de Dolgellau, un jeudi brûlant juste avant les vacances d’été. Malgré de multiples visites, c’était la première fois que je flânais dans les rues du marché gallois sans imperméable. En milieu de semaine, avant l’afflux touristique, les rues étaient tranquilles pendant que nous faisions le plein de nourriture et de matériel.
Nous avons longé la rivière Mawddach, qui se transforme en estuaire puis en côte, jusqu’à ce que le littoral irlandais ne s’étende sous le soleil de l’après‑midi. Par pur hasard, nous sommes tombés sur un petit campement agricole. La logistique n’est jamais mon fort, mais j’apprécie les découvertes inattendues qu’offre un agenda vide ; chaque moment de chance s’accompagne parfois d’une nuit passée à dormir dans le coffre d’une voiture dans un parking Tesco. Après avoir traversé le Cambrian Coast Railway, nous nous sommes installés dans un champ surplombant la mer, monté la tente au soleil, rafraîchis par une brise marine, et partagé nos récits autour d’une bière et d’un coucher de soleil qui invitait à la pause et à la réflexion.
Départ vers Barmouth
Au réveil, la brise s’est faite plus forte et les nuages ont voilé le soleil. C’était le genre de matin qui mérite un peu de procrastination. Notre point de départ était Barmouth, une station balnéaire dotée de toutes les commodités : manèges, boutiques de seaux et pelles, et de nombreux restaurants modestes. Nous avons étalé notre carte fraîchement achetée sur la table, et j’ai passé le doigt le long des courbes orange, imaginant déjà les reliefs du terrain. Nous traverserions le grand pont de Barmouth, partageant à nouveau le passage avec le train côtier, puis nous nous éloignerions immédiatement des routes et des villes, suivant sentiers, tracks et landes ouvertes, afin d’éviter les itinéraires habituels et profiter d’une journée complète dans les collines.



Montée et paysages
Le vent s’est calmé, mais de brefs averses nous ont obligés à ressortir les imperméables. Les pluies étaient passagères ; la chaleur estivale rendait la montée à travers les bois légèrement transpirante, frôlant les maisons blotties sur les pentes abruptes. Plus nous gagnions en altitude, plus les sentiers étroits semblaient anciens, avec des vestiges de murs et de rares traces de maisons. Nous n’étions pas encore dans les hauteurs montagneuses, mais sur les flancs, où la végétation emprisonnait la chaleur humide, créant une atmosphère presque claustrophobe.
En franchissant la lisière d’une forêt commerciale, le sentier balisé s’est transformé en une large piste forestière, tracée par des machines, grimpant de façon uniforme et artificielle. Ce n’étaient plus les petites courbes humaines à la recherche du chemin le plus doux, mais des traces mécaniques répétitives. Bientôt, la forêt cédait la place à des landes ouvertes, ondulées, où la bruyère et les hautes herbes tentaient de reprendre le sentier. Parfois, le chemin disparaissait, pour réapparaître soudainement comme un panneau bien placé.
Nos pas nous ont menés vers le col Craig‑y‑Llyn, où le sommet de Cadair Idris restait encore caché. En prolongeant notre marche, nous avons atteint le col Craig‑las, à un seul passage du vrai sommet. Depuis le haut du col Rhiw Gwredydd, nous pouvions admirer le gain d’altitude déjà accompli, la côte en arrière‑plan. Le terrain a changé : la bruyère a laissé place à de l’herbe plus courte et à des rochers exposés, créant une ambiance plus alpine. En atteignant la crête de Cadair, le son des gouttes d’eau frappant nos protections Grangers Performance Repel était audible. Le ciel s’est légèrement éclairci, révélant le « Saddle » (Cyfrwy) à gauche et le vrai sommet Penygadair à droite. En contrebas, le lac Llyn y Gadair se suspendait, improbable au-dessus de la vallée.
Sommet et légendes
Je ne me sens jamais vraiment « dans » une montagne, mais ici, sous le vent violent, j’ai eu l’impression d’appartenir à Cadair Idris autant que les rochers désordonnés de la crête, l’herbe où paissaient les moutons et les légendes qui l’entourent.
Nous avons rapidement atteint le cairn du sommet. Le froid nous poussait à avancer vite, la pluie torrentielle limitant les opportunités de photos. Nous avons passé un long moment dans une petite cabane à quelques mètres du sommet, séchant le matériel, ajoutant des couches et dévorant des Jelly Babies. Selon le mythe, Cadair Idris serait le terrain de chasse de Gwyn ap Nudd, seigneur de l’Annwn, l’autre‑monde celtique. Si l’on entend le hurlement de ses chiens aux oreilles rouges, la mort serait imminente. Le silence régnait dans notre abri, à part le tambourinement de la pluie sur le toit de fer‑blanc. Le confort temporaire était tentant, mais nos jambes nous ont bientôt entraînés à redescendre, la tentation du sentier sinueux étant encore plus forte.



En descendant, le terrain s’est transformé en éboulis et ravins érodés, perdant les 300 m de dénivelé vers Llyn y Gadair en quelques minutes. Nous avons glissé, sauté, et parfois couru, le bruit des rochers qui roulaient remplissant l’air. La légende raconte qu’Idris, assis sur son grand trône, retirait le gravier de ses chaussures et le jetait en bas de la montagne, les gros blocs que l’on voit aujourd’hui étant les morceaux qu’il aurait lancés.
Le lac marquait une nouvelle frontière, entre ce monde de rochers et la campagne plus douce en contrebas. Nous avons longé son bord, observant le reflet de la montagne scintiller sous les nuages changeants. En tournant le dos au lac, la pente s’est adoucie, le chemin s’est fait plus fluide et réconfortant. En bas, j’ai jeté un coup d’œil à ma bague de mariage, rappelant que, presque cinq ans auparavant, j’avais fait ma demande près du même point. Ce mont fait désormais partie de mon histoire, tout comme je fais partie de lui.
Je suis reparti, filant entre la bruyère haute, laissant derrière moi des gouttelettes. Une soirée au bord de la côte, un pub et les récits des habitants m’attendaient, mais ce sont des histoires à partager une autre fois.




