Lignes fines
À l’occasion du lancement du tout nouveau Sidetracked Volume Seven, nous publions en ligne une histoire tirée de chacun de nos précédents numéros. Dans ce récit du Volume Five, Jan Vincent Klein repousse les limites de son confort lors d’une expédition en packraft en Islande.
Départ dans le désert glacé
Nous observons silencieusement le paysage à travers la vitre d’un 4×4 qui progresse péniblement sur un désert qui semble sans vie, sur une piste officiellement déclarée « impassable ». La végétation s’est évanouie bien loin derrière nous. Chaque kilomètre parcouru me confirme que le terrain ne peut devenir plus hostile, mais les vents rugissants, le sable et les cendres qui claquent contre les vitres nous rappellent que la nature ne fait aucune concession.
À l’arrivée du point de largage, nous sommes au milieu de nulle part. Il est 20 h en plein juillet et le thermomètre du véhicule indique quelques degrés au-dessus de zéro. Nous sommes projetés dans un chaos de vent, de pluie et de grésil. Parfait.
Le défi islandais
Un printemps tardif a laissé de vastes étendues des Hautes Terres recouvertes de neige et de glace. La fonte crée des niveaux d’eau élevés et des crevasses invisibles, transformant de nombreux tronçons de notre itinéraire prévu en véritables points d’interrogation. Nous souhaitons pénétrer le plus loin possible dans les régions les plus isolées et désolées de l’île.
Nos sacs à dos contiennent des packrafts – des bateaux gonflables ultra‑légers – qui nous libèrent des contraintes des rivières impraticables et nous permettent de relier les quatre grands glaciers d’Islande sur un demi‑circuit de plus de 400 km, incluant une longue descente sur le puissant fleuve Tungnaá.
Compagnons de route
Mon partenaire, Gerald, possède une vaste expérience des eaux du monde entier : du delta de l’Okavango en canoë, aux expéditions fluviales en Guyane, au Cameroun, à Bornéo et aux packrafts d’Australie à l’Amérique du Sud en passant par le Yukon. De mon côté, je suis un total néophyte.
Mon manque d’expérience en navigation flottante est contrebalancé par une curiosité dévorante. Un accident d’escalade, survenu quatre mois avant le départ, m’a obligé à subir une transplantation de tendon, une reconstruction ligamentaire et l’implantation de quatre vis à la cheville. Cette blessure a retardé mon entraînement, mais l’idée de ce voyage m’a permis de garder le moral pendant la convalescence.
Premiers pas et défis physiques
Debout au point de départ, face à un paysage glacé et rocheux, je mesure le défi qui m’attend et je me demande comment ma cheville reconstruite résistera aux contraintes à venir. Cette perspective a pourtant maintenu mon enthousiasme pendant les mois difficiles qui ont suivi l’accident.
Les défis d’une expédition en pleine nature sont multiples – physiques, techniques, de navigation – mais je reste optimiste. La clé, selon moi, réside dans la capacité à endurer l’inconfort et la douleur avec le sourire. Si je ne suis pas totalement certain de ma forme actuelle, je suis prêt à pousser un peu plus.
Vers les montagnes de Fjallabak
Après environ 300 km sans sentier balisé, nous approchons le Fjallabak. Le relief nord‑est est découpé par une chaîne de montagnes serrées. Au passage du dernier col, le paysage se dévoile comme un voile qui se lève : des teintes rouges, des nappes de neige et des couleurs vives issues de l’activité volcanique, contrastant fortement avec le désert noir des deux premières semaines. Le panorama est à couper le souffle.
Un tiers du trajet a été parcouru sur un mélange de glace, de firn et de slush, ponctué de traversées de rivières. Nos pieds restent constamment humides et froids ; mes gros orteils ont souffert de gelures et restent engourdis.
Malgré ces désagréments, mon cheville semble bien réagir au stress, et la beauté du décor atténue les petites douleurs.
Un passage périlleux
Le crête principale conduit à une arête qui descend dans une vallée à 200 m d’altitude, traversant un épaulement escarpé de pierres lâches. Ce qui semblait simple sur les images satellites s’avère être une route presque suicidaire. Revenir en arrière pour choisir un itinéraire plus facile retarderait notre arrivée à Landmannalaugar et mettrait en péril nos réserves.
Nous devons donc tracer notre propre ligne, hors des sentiers balisés. Cette autonomie représente une déclaration d’indépendance, libérant à la fois un potentiel physique et mental, mais pouvant aussi engendrer des frustrations lorsque la route choisie se révèle plus dure que prévu.
Nous repérons un ravin étroit, presque invisible, qui pourrait nous offrir une sortie. Le premier tiers de la descente est visible, puis la pente devient trop raide pour être évaluée. Malgré le danger, nous décidons de tenter la descente.
La glissade sur le gravier meuble et les débris fins se comporte comme un coussin de roulements, nous entraînant sans effort. Au début, cela ressemble à un jeu, mais rapidement l’inconnu devient source d’inconfort.

Le cauchemar du gouffre
À mi‑descente, la pente devient encore plus abrupte. Un champ de neige se trouve au-dessus du ravin, mais le petit cours d’eau qui l’a creusé a laissé un vide noir, semblable à un puits. J’y jette des pierres qui résonnent dans la cavité, sans aucune atténuation du bruit.
Nous réalisons qu’il n’y a aucun moyen de remonter et que nous sommes piégés. La frontière entre audace et imprudence est mince ; les défis nous poussent hors de notre zone de confort, mais il faut savoir s’arrêter avant le point de non‑retour.
Finalement, je me lance dans une glissade incontrôlée vers l’entrée de la caverne, saute et m’accroche à la neige qui me retient. Gerald me suit peu après. Mes mains saignent, mon pantalon et ma veste sont perforés, mais cela n’a plus d’importance.
Arrivés au fond de la vallée, nous prenons le temps de réfléchir. Nous avons manqué le point de non‑retour, mais les erreurs font partie de la vie sauvage. Ce qui compte, c’est la façon dont on les gère et les leçons que l’on en tire. Après une pause bien méritée, nous reprenons notre route vers le sud.
Ce récit a été publié à l’origine dans Sidetracked Volume Five




