Les rivières nous traversent : aventure à VTT dans le corridor du Wakhan
À l'occasion du lancement du tout nouveau Sidetracked Volume Seven, nous publions en ligne une histoire tirée de chacun de nos précédents numéros. Dans ce récit du Volume Quatre, Dan Milner a participé à une traversée pionnière à VTT du corridor afghan du Wakhan. En suivant uniquement les sentiers de chevaux, ils ont bouclé 250 km dans l'une des zones les plus isolées et les plus difficiles de la planète, franchissant trois cols au‑dessus de 4 900 m et campant chaque nuit à -10 °C.
Première traversée du torrent
Nous observons d’abord les bêtes de somme traverser. Le fleuve est une masse noire et tumultueuse, découpant des monticules de roches lâches. Les chevaux n’y voient aucun problème, mais les ânes refusent. Je regarde nos six porteurs afghans décharger le matériel de chaque âne et le porter à travers un torrent abrupt et écumant, l’air autour de nous résonnant du cri des hommes afghans. Des vélos sont passés sur ce convoyeur humain de mains saisissant, sous une rafale de cris.
Vient ensuite notre tour. L’eau furieuse, à moitié haute comme la cuisse, projette des rochers de la taille d’une tête de bébé sous la surface, blessant nos chevilles et menaçant de faire perdre notre équilibre précaire. C’est un test de nerfs et d’agilité – une sorte de partie douloureuse de quilles où nos jambes sont les quilles – et ce n’est que la première des nombreuses traversées que nous affronterons pendant ces douze jours d’exploration à VTT du corridor du Wakhan.
Un défi ambitieux
Notre groupe de sept vététistes occidentaux se lance dans une aventure ridiculement ambitieuse. Bien que notre itinéraire ne fasse que 250 km, rien n’est facile dans cet enfer sauvage et impitoyable. Hier, Tom Bodkin, l’organisateur du trek et notre guide de l’agence Secret Compass, a déplié une carte topographique russe des années 80 sur l’herbe poussiéreuse du village de Sarhad, citant calmement rivières et cols enneigés comme s’il lisait une liste de courses. Une fois le troisième col haut – le col Showr à 4 895 m – franchi, nous descendrons dans la vallée du Grand Pamir, contrôlée par les Kirghizes. C’est notre objectif, a déclaré Tom. D’ici là, je ne compte plus le nombre de rivières à traverser. N’importe laquelle d’elles pourrait nous faire rebrousser chemin.
Préparations mentales et réalités du terrain
Assis à masser mes pieds froids et mouillés après le gué, je réalise que pendant des mois de préparation mentale, les traversées de rivières n’ont jamais occupé mon imagination. Brûlures de soleil, enlèvement par un seigneur taliban ou maintien d’un régime végétarien dans des montagnes peuplées de bergers semi‑nomades étaient mes préoccupations, mais les rivières ? Pas vraiment.
Il est vrai que l’idée de parcourir à VTT un pays surtout connu pour ses guerres a suscité les sourcils levés de mes proches. En réalité, la menace taliban est quasi inexistante dans cette partie du pays. Le corridor du Wakhan – une pointe qui s’étire entre le Pakistan, la Chine et le Tadjikistan – échappe à l’intérêt du Taliban et n’apparaît que dans quelques brochures de compagnies de trekking de niche.
Personne n’avait jamais tenté de le parcourir à VTT jusqu’à maintenant.
Le voyage vers le point de départ
Après quatre jours en 4×4 aux pneus usés, aux pare‑brise fissurés et aux radiateurs fuyants, nous avons atteint le village de Sarhad, point de départ de notre expédition. À 3 400 m d’altitude, au bout de la unique route de terre qui pénètre le Wakhan, nous entamons une ascension vers le col Dalriz à 4 250 m, offrant une vue sur la petite vallée du Pamir.
Après le premier gué
Après notre première traversée, trois heures de poussées et de portage de vélos, le sommet du col Dalriz devient un véritable accomplissement. Face aux sommets imposants de l’Hindu Kush, nous échangeons des high‑five, poussons des cris de joie et engloutissons nos barres énergétiques avant de dévaler les 700 m de descente. Le sentier est meuble, en pente et parfois dangereusement exposé, mais nous savourons chaque mètre, conscients que le plaisir sera bref. La descente nous conduit au bord du deuxième fleuve, et de l’autre côté débute une montée de 500 m vers notre campement nocturne, qui ne sera installé qu’à la tombée du jour.
Le vrai sens du voyage
Pédaler est le cœur de cette aventure, ou du moins c’est ce que l’on espère. Mais rouler à VTT en territoire inconnu impose des défis qui exigent persévérance et acceptation du moment présent, sachant que la douleur cèdera bientôt place au soleil, à la chaleur ou à un immense sentiment d’accomplissement. C’est un équilibre fragile, un va‑et‑vient émotionnel qui a réuni des vététistes de trois pays pour cette traversée pionnière.
Américain Brice Minnigh et Canadiens Matt Hunter, Colin Jones et Darcy Wittenburg ont, comme moi, répondu à l’appel de Bodkin. Tous professionnels de l’industrie du VTT, nous sommes expérimentés, mais ce trek mettra à l’épreuve nos limites. Chacun possède des forces – l’esprit vif de CJ, le positivisme inébranlable de Bodkin, les talents incroyables de Hunter – et des faiblesses. À un moment donné, nous toucherons tous le « mur ».
Pour certains, les départs à 4 h du matin pour porter les vélos sur des cols enneigés plus hauts que le Mont Blanc sont éprouvants. Pour d’autres, c’est le calvaire de chausser des chaussures de VTT gelées pendant la nuit. Mon découragement survient au milieu de l’après‑midi du septième jour, dans une bourrasque de grésil, alors que je pousse mon vélo à travers une mare à moitié gelée. Mes pieds sont engourdis, le temps s’acharne, et nous sommes à huit heures d’une journée de onze heures d’efforts physiques. Mais l’élan du groupe et la positivité de mes co‑équipiers dissipent peu à peu mes doutes.
Les traversées, grand égalisateur
Quelles que soient nos compétences à vélo, les traversées de rivières restent le grand égalisateur. D’un froid glacial provenant de la fonte du glacier de juin, elles tourbillonnent avec une puissance féroce. Le bruit assourdissant d’un nouveau torrent fait bondir l’adrénaline et fait battre nos cœurs. Un faux pas dans l’un de ces affluents peut coûter un choc, voire la perte d’un vélo ou la vie dans le torrent impétueux du Wakhan.
Heureusement, nos Afghans – soigneurs d’animaux, cuisinier et traducteur – nous soutiennent. Sans eux, nous ne serions nulle part. Bien que le Wakhan soit isolé des dangers du reste de l’Afghanistan, son climat capricieux et son terrain hostile sans abri naturel en font un lieu où il ne faut pas se perdre. Les locaux le savent. Le jour neuf, alors que nous nous arrêtons trop longtemps pour photographier un tronçon spectaculaire éclairé par le coucher du soleil, nous perdons de vue notre équipe afghane. Un des guides, Aman Beg, revient à pied du camp pour nous ramener à la sécurité. Son soulagement reflète le nôtre.
Solidarité et échanges culturels
Grâce à la communication limitée de notre traducteur Yar Mohammad et à quelques gestes, nous constatons que notre sécurité préoccupe réellement notre équipe de soutien. Ils sont surpris de nous voir pédaler dans ces contrées sauvages, mais ils font tout pour nous aider. Ils offrent leurs épaules lors des traversées périlleuses, débattent des stratégies pour franchir les cols enneigés et plantent nos tentes avant d’ériger des murs de pierres improvisés où ils dorment dans le froid.
Au camp Karabel, cinq jours après le départ, nous abandonnons nos tentes pour nous blottir dans des huttes de bergers en pierre, remplies de la fumée âcre d’un feu de yak‑bouse qui s’échappe par un trou dans le toit. Dehors, la neige tourbillonne horizontalement, s’accumulant sur nos tentes et nos vélos, retardant notre ascension du col à 4 860 m. Nous rions avec eux alors qu’ils essayent nos vélos – leur première expérience à deux roues – et nous essayons leurs chevaux. L’humour se révèle le meilleur pont entre nos cultures et nos langues.
Douze jours dans le corridor du Wakhan
Douze jours à parcourir le corridor du Wakhan à VTT, souvent en poussant et portant les vélos, forment une expérience inoubliable. Notre groupe international partage l’émerveillement devant ce paysage d’une beauté brute et la découverte des vies difficiles des habitants. Nous marchons dans la neige, la grêle et les tourbières, gravissons des cols et descendons dans d’immenses vallées glaciaires. Nous sillonnons des sentiers de terre battue, taillés par des siècles de passage d’animaux.
Descente vers le Pamir kirghize
Lorsque nous atteignons enfin les terres kirghizes, nous sommes accueillis dans des yourtes où l’on boit du thé aigre, consomme du yaourt de yak légèrement rance et dorme aux côtés de nos six porteurs afghans. Pour la première fois depuis des jours, nous échappons au battage frénétique des toiles de nos tentes, soumises aux vents incessants du Pamir.
Nous sommes à neuf jours de notre ride, il nous reste trois jours avant de quitter ces montagnes pour un retour de quatre jours à la vie « normale ». Ce sera encore trois jours d’expériences incroyablement gratifiantes, mais aussi de défis physiques et mentaux qui épuiseront davantage nos corps et nos esprits déjà usés. Pour l’instant, je savoure mon thé et profite de cet instant d’hospitalité dans l’un des lieux les plus reculés et les plus durs où j’ai jamais pédalé. Je me détends. Demain, de nouveaux fleuves nous attendent.
Ce récit a été publié à l'origine dans Sidetracked Volume Quatre




