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Le Grand Ciel du Yukon

Descente du Wind River

Le Wind River du Yukon scintillait comme de l’argent liquide, de délicats rubans s’étirant dans la vallée pendant que nous survolions la région. La majesté des montagnes, affichant fièrement leur héritage géologique en rouges, jaunes, verts et bleus, était humiliante. Alors que mon cœur prenait des ailes poétiques, une perte soudaine d’altitude nous fit trébucher, provoquant un à‑peine perceptible battement de cœur. L’avion minuscule, notre canoë attaché dessous, s’inclina brusquement à droite ; le lac surgit pour nous accueillir à l’atterrissage.

J’ai libéré mon père du siège arrière de l’avion Beaver, traîné le matériel jusqu’à la rive et, ensemble, nous avons fait nos adieux à l’appareil tandis que le bourdonnement de l’hélice s’évanouissait à l’horizon, annonçant le début de notre grande aventure.

Vie en bivouac

Le mois qui suivit ne comptait que mon père, moi et notre canoë. Nous avons installé nos tentes, allumé un feu et créé une bulle de confort au cœur de l’immense wilderness de l’Alaska. La paranoïa qu’un ours puisse percer notre camp à tout moment nous maintenait en alerte, mais la beauté sublime de la brume sur le lac sous la lumière de l’aube était un véritable tonique.

Paddling sur le Wind River

Le matin suivant, nous avons repris la rivière en utilisant des techniques de canoë séculaires, descendant des eaux de ruisseaux rapides et traîtres jusqu’à rejoindre le Wind River. Chaque virage offrait une nouvelle perspective et un panorama époustouflant. Le pagayage était absorbant : il fallait rester constamment conscient des dangers et des opportunités. Les chenaux étroits rencontraient les plus larges, poussant notre embarcation latéralement dans les vagues. Parfois, nous devions pagayer à rebours frénétiquement pour éviter d’être aspirés sous des arbres tombés. Se tenir à l’avant du canoë pour mieux observer le lit de la rivière, c’était comme lever les yeux vers un ciel nocturne limpide : la clarté des galets et l’éclat des couleurs étaient hypnotiques. Chaque matin, l’envie de reprendre la pagaie renaissait, accompagnée du rugissement d’un millier de galets se dirigeant vers l’océan, notre bande‑son quotidienne.

Une relation père‑fils au cœur du Nord

Avant de partir, mon père et moi ignorions si nous nous entendrions ou si une rupture familiale éclaterait à 63° N. Sans expérience préalable d’expédition à deux, il est impossible de savoir si la relation est assez solide. La plupart des gens que nous avons rencontrés étaient surpris que nous voyagions en duo père‑fils, mais près de Fort McPherson, un aîné Gwich’in, membre du peuple autochtone de la région, ne montra aucune surprise. Pour les Gwich’in, l’idée d’un fils et son père s’aventurant dans la nature pendant un mois est tout à fait normale : c’est ainsi que les familles se lient et que le sentiment d’appartenance se transmet de génération en génération.

Contes autour du feu

Un des plaisirs de la vie d’expédition est de s’asseoir autour du feu de camp. Le regard posé sur les braises vacillantes évoque une mémoire ancestrale au plus profond de notre esprit. Par temps clair, une brise éloigne les insectes, la toile de la tente claque doucement : rien n’égale ce moment. Ce n’est qu’après un repas copieux et un verre de whisky Yukon Jack que nos histoires commencèrent : récits de vie, d’histoire, de notre propre histoire. Certaines conversations, qui auraient pu rester muettes toute une vie, se révélèrent essentielles. La nature sauvage offre cette opportunité. Une expédition peut réussir ou échouer selon le sentiment de chacun vis‑à‑vis de l’univers, la relation entre les membres de l’équipe et, surtout, leur lien avec l’environnement. Je défie quiconque de s’asseoir sous ces vastes cieux du Yukon sans ressentir les poils du cou se dresser d’émerveillement.

Le Grand Ciel du Yukon

Le Grand Ciel du Yukon

Le bassin versant Peel

Le bassin versant Peel, au nord du Yukon, a la taille de l’Écosse et regorge de faune ainsi que d’un paysage diversifié allant des montagnes à la toundra. Pour le peuple Gwich’in, c’est leur foyer. Ours, caribous, orignaux et loups parcourent les épaisses épicéas de la taïga. Des rivières d’eau claire tranchent les hautes montagnes pour rejoindre le puissant fleuve Peel, qui serpente jusqu’à l’océan Arctique. Là‑bas, les castors construisent leurs huttes, les aigles planent et les ombles se débattent dans les tourbillons.

Menace minière

Derrière la beauté se cache une menace : la région possède plus de 18 000 revendications minières, mettant en péril ce sanctuaire vierge. Grâce aux actions du mouvement Protect the Peel, du Canadian Parks and Wilderness Society et d’autres, cette prise de terre a été stoppée et le Peel restera protégé, au moins encore un temps.

Rencontre avec le caribou et l’ours

En fendant les eaux miroitantes, nous avons glissé notre canoë vers le rapide de droite. Au centre du fleuve se tenait, majestueux et serein, un caribou mâle. Nous avons rapidement reculé, ancré le canoë sur une berge de gravier, et, afin de ne pas l’effrayer, nous avons sorti notre caméra étanche pour immortaliser cet instant. Habillés de couleurs vives, nous ne pouvions pas rester discrets, mais nous avons progressé prudemment le long du gravier pour obtenir un meilleur angle. Le caribou nous fixait, immobile.

En regardant le sol, un frisson me parcourut : des globules rouges de sang parsemaient les rochers – le caribou était blessé. Soudain, un ours grizzli fit irruption dans le cadre. Il se lança à la poursuite du caribou, traversant le fleuve en notre direction. Aucun retour en amont n’était possible, fuir ne servait à rien : les ours courent à 48 km/h. Nous avons alors sorti nos bombes de spray au poivre, les avons déclenchées, et l’ours disparut dans les broussailles, visiblement fatigué. Le caribou nous regarda avec une sorte d’excuse. Quelques instants plus tard, l’ours réapparut, à moins de dix mètres, tourna autour de nous, montra ses dents puissantes, puis traversa à nouveau le fleuve et s’évanouit. Cette rencontre mortelle mais magnifique restera gravée dans nos rétines pour les années à venir.

Le canyon Peel

Notre prochain défi était de franchir le canyon Peel, un tronçon de rivière réputé dangereux qui nous hantait depuis le début du voyage. Dernier grand virage du Wind River avant son embouchure dans le Peel, il pivote violemment à gauche, se heurtant à un mur de rochers surgissant des rapides. L’eau tourbillonne, aspire les débris sous la falaise sous‑coupée. L’écoulement frappe des contreforts, créant une série puissante d’édies où les arbres éclatés sont broyés comme du bois de chauffage dans des cavernes. Le risque de canoë dans ce tronçon ne pouvait être sous‑estimé.

Le Grand Ciel du Yukon

Le Grand Ciel du Yukon

Une fois engagé, il n’y avait plus de retour possible : notre trajectoire devait être parfaite. S’écarter trop à droite aurait signifié une tombe d’eau froide, alors que le côté gauche semblait plus sûr. Une règle du pagayage stipule que le temps passé à fixer un rapide est proportionnel au temps passé à s’y faire écraser. Nous avons donc cessé de regarder et nous sommes concentrés sur le passage.

Face à l’amont, notre canoë a percuté le courant. J’ai attendu le dernier instant avant de feinter ma rame pour tourner. Trop d’excitation nous a donné trop de vitesse dans le virage : le bateau a plongé dans un tourbillon, menaçant de nous chavirer. Le canoë a vacillé, puis s’est stabilisé : nous avions évité la section la plus dangereuse.

Admiration du canyon

Nous avons pu enfin contempler la grandeur du canyon. D’imposantes falaises sombres s’élevaient au-dessus de nous, leurs roches se fracturant en formes rappelant des empreintes digitales. Un torrent puissant dévalait ses parois, nous pressant entre les murs de pierre. Notre petit canoë rouge oscillait de gauche à droite sous le courant. Au point le plus étroit, le canyon s’est soudainement ouvert sur une bande de sable où nous avons installé le camp. Nous avons grillé du poisson sur le feu, entendant l’appel d’un rapace résonner dans la vallée. Le Wind River était maintenant derrière nous, le Peel nous guiderait jusqu’à l’océan Arctique. Nous rentrions chez nous.

Le « pull of the north »

Il existe un appel de l’âme appelé le « pull of the north ». Il a séduit le cœur de nombreux aventuriers au fil des ans. Le Nord est froid, impitoyable et brutal s’il n’est pas respecté. Mais il n’est pas malveillant : c’est un enseignant strict, ferme mais juste, qui place toujours les leçons de ses élèves en premier. L’examen est pass‑ou‑échoué, sans seconde chance. Échouer, c’est risquer d’être laissé gelé, rigide, sans vie. Mais les récompenses surpassent l’inconfort et le danger. Mon père et moi avons vu des paysages que peu d’autres verront, et notre croissance personnelle fut inestimable.

Retour vers le sud

À la fin du voyage, l’automne arrivait et la toundra se parait de rouges et d’oranges flamboyants. Avec le canoë sur le toit du van, nous avons emprunté la Dempster Highway vers le sud. Cette terre n’a guère changé depuis des générations. J’espère qu’elle restera préservée pour que mes enfants, lorsqu’ils seront assez grands, puissent me suivre dans une future expédition en canoë. J’attends déjà ce jour.

Notes de voyage
  • Traversée de l Islande à pied – du sud au nord

    Finançant notre périple grâce à la vente de thé au sommet d’une colline près de l’université, mon ami Rémi et moi avons échappé aux examens pour une année supplémentaire. Après un vol depuis l’Écosse, nous avions un objectif clair : traverser l’Islande du coin le plus sud au point le plus au‑nord, uniquement à pied. Faux départ Trois jours après notre atterrissage à Reykjavik, nous observions la poussière de cendre se déposer sur la route vide. Notre véhicule, laissé à Kötlutangi, était parti ;

  • Une odyssée à travers la Chine

    Départ vers le Xinjiang Avec une nervosité palpable, nous avons descendu à toute vitesse les rampes abruptes du bâtiment d’immigration, contourné un groupe de changeurs de devises du marché noir, et nous sommes engagés sur la route du Xinjiang. Rebecca et moi disposions de 90 jours pour parcourir la Chine à vélo, soit environ 5 000 km, de la frontière kazakhe jusqu’au Vietnam. Notre odyssée chinoise commençait. Le désert du Xinjiang Le Xinjiang, d’une superficie comparable à l’Europe de l’Ouest,

  • Dartmoor

    Ceci est le deuxième volet de notre série sur la cueillette et la cuisine sauvage explorant différents paysages et ingrédients au Royaume-Uni. Pour suivre les itinéraires et obtenir plus didées, visitez Viewranger.com.La brume saccroche encore aux murs tapissés de lierre qui encadrent notre voiture tandis que nous avançons prudemment dans les ruelles étroites du Devon. En traversant un petit village, je constate que le paysage et le rythme de vie nont guère changé depuis que jai vécu et travaill