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Fragments d'un voyage

L’histoire d’un périple ne se résume pas aux moments de gloire. Elle inclut la routine, la saleté sous les ongles et les épreuves qu’il faut raconter.

Dans notre cas, cela s’est traduit par des heures perdues à réparer des embarcations, des longues marches sur la route, des repas entamés avec de l’ibuprofène, des talons scotchés, des réveils déshydratés avec des limaces sur le visage et des bivouacs devenus une pâte. Nos tentes à coque rigide ont été rongées par des souris, les jurons ont fusé, la faim auto‑infligée a terni notre moral. En devançant mon compagnon sur un sentier d’accès hydraulique, j’ai manqué ma fille et sa mère, et j’ai tenté de retenir mes larmes devant mon smartphone – une décision que je regrette aujourd’hui.

Le contraste à Corpach, où des arbres centenaires que nous avions côtoyés pendant deux jours sont réduits en copeaux et en kits à monter, a été saisissant. Voir encore une lande de grouses – désert vert‑brun ponctué de mares, de bruyères brûlées, d’un chalet de chasse drapé de drapeaux britanniques – ne suscite guère d’aventure, seulement un sentiment d’absence et de tristesse.

Cette partie du voyage n’inspire pas, ne teste pas vraiment, mais elle fait partie du récit. Parfois, c’est là que l’on apprend, parfois ce ne sont que des passages anodins.

Fragments d un voyage

Fragments d un voyage

Fragments d un voyage

Je crie contre le temps. Je ne vois plus les corniches dans la bourrasque. Ce qui était inconfortable devient dangereux. Dave reste silencieux pendant que je murmure « ouais, c’est nul ». Nous prenons nos décisions séparément ; la mienne arrive bien après la sienne. Nous descendons, nous éloignons du bord tranchant. On m’a déjà lancé : « La seule raison de continuer, c’est de pouvoir dire que vous l’avez fait ». J’ai répondu calmement : « Ce n’est pas une question de gloire, c’est savoir que nous avons tout donné sans mettre en danger nous-mêmes ni l’autre ».

À l’écart de l’hostilité immédiate, nous avalons chacun une barre énergétique et parlons du risque. Aucun consensus clair n’émerge, mais un soulagement palpable nous envahit. En traversant la bruyère et la neige fondue vers un col détrempé, les nuages noirs engloutissent le Cairn Toul. Je sais que la retraite était la bonne décision, mais je reste irrité par les conditions, la compagnie, ma propre peau. Je ressens de la compassion pour mon partenaire, ce compagnon obstiné et sérieux. Pourquoi cela compte‑t‑il tant pour moi ?

Il y a une différence majeure entre prendre un risque et le laisser au hasard. Aucun de nous n’est un chanceux ici, mais nous évaluons les probabilités différemment. J’envie parfois sa rationalité, sa capacité à verbaliser les odds, même si je ne les saisis pas toujours. En ce moment, je veux préserver le risque, nourrir l’inconfort. Le Luddite en moi aimerait faire tomber les drones GoPro du ciel avec une catapulte de boyau : la carte ne doit jamais devenir le territoire.

Quelques jours auparavant, sur Aonach Mor, j’avais repéré une descente en ravin que j’avais empruntée il y a deux ans. J’étais sûr de mon choix, mais le chemin avait disparu, emporté par le gel‑dégel de deux hivers. La roche s’est refermée, oppressante. J’ai serré les dents, me rappelant de « smudge or disappear », et j’ai assuré Dave à la section critique, sans toutefois me sentir confiant.

Les jugements se posent. Comment répondre ?

Tout cela ne commence pas à ce moment‑là. Il débute à Sanna Bay, où les falaises diffusent la lumière gris‑vert de la côte ouest et où le machair respire des vérités profondes. D’autres fragments, moins dérangeants, complètent le récit – des pièces qui guérissent autant que celles qui interrogent.

Bénis par les vents arrière constants du west, nous avons surfé les polyrhythmes du Loch Shiel, de l’Eil, de l’Ossian et de l’Ericht, glissant sur chaque vague qui résonnait avec notre cadence. En nous penchant pour attraper la prochaine vague, l’eau s’engouffrait de l’arrière vers l’avant, les pagaies fouettant le vent, et nous ne pouvions retenir nos rires.

La lumière métallique bleu‑glacé qui perçait les averses sur le Loch Ossian, la Thieves Road comme une porte entrouverte à travers le massif du Ben Alder, des sentiers millénaires qui semblent familiers – vous les reconnaîtrez quand vous les trouverez. Nous avions pagayé chaque étendue d’eau et atteint les quatre sommets du Lochaber ; la logique du voyage tenait jusqu’au plateau des Cairngorm.

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Le charme stoïque de la cabane Charles Inglis Clarke à Coire Leis, plantée sous la face nord du Nevis, et le malaise du mal de mer après des heures de pagaie, où le corps sur terre croit encore être sur l’eau. L’Eilean Fhianain, île de tombes sur le Loch Shiel, où j’ai sonné la cloche des ruines de la chapelle, tandis que les résidents dormaient. Entrer dans Glenfinnan à l’ancienne, sous les brûlures blanches dévalant les pentes boueuses, les martinets fendant le ciel comme des couteaux.

La vie aviaire nous accompagnait sans cesse : pluviers cerclés sur les plages, sternes arctiques sur les rochers, coucous dans les prairies de Steall, bouvreuils des neiges sur le Nevis. Des hérons silencieux, des chouettes effraies, des martinets qui remplissent les falaises de Focaber, le petit village où le cri des courlis se mêle aux sirènes de police et au ronron d’une usine de soupe. Les ostréicoles bruyants qui semblaient fuir leurs nids, les vanneaux autrefois communs mais désormais rares, que Dave m’a appris à appeler « tie‑fighters ». Le monde des oiseaux est foisonnant, et la navigation en bateau en est une école.

Le printemps dans les Highlands alterne entre neige et soleil, même en fin de saison. En descendant pendant deux jours le long de l’Avon, de sa source aux montagnes jusqu’à sa confluence avec le Spey, une haute pression a stabilisé le temps et notre humeur. Le Spey, rivière la plus rapide d’Écosse, nous a offert un débit constant, nous obligeant à maîtriser nos positions de retenue. Le soleil réchauffait nos visages, la nourriture était abondante, le feu crépitait, la bière et le single malt coulaient, et le dernier camp sur une île recouverte d’un sous‑bois surnaturel a apporté l’équilibre à ce court mais intense périple.


Notes de voyage
  • Mile…Mile et Demi

    Jour 5 : Le col Donohue à 11 000 pieds C’était notre cinquième journée de randonnée et, ce matin-là, le défi qui nous attendait était le col Donohue, culminant à 11 000 pieds. Les gardes‑forestiers du bureau de la forêt de Yosemite nous avaient fortement mis en garde : plusieurs randonneurs avaient déjà été contraints de rebrousser chemin à cause des conditions extrêmes de la saison la plus neigeuse des Sierra Nevada en plusieurs décennies. Compléter les 219 miles du John Muir Trail (JMT) était

  • De Sitka à Hoonah

    Contexte historique Un soir de juillet 1741, le navire russe St. Paul aperçut des oiseaux et des troncs darbres flottants, signe indiscutable quil avait atteint la côte inexplorée de l’Amérique du Nord. Le capitaine Alexei Chirikov, séparé depuis plusieurs semaines du commandant Vitus Bering et de son St. Peter, décida d’envoyer une petite embarcation à terre pour revendiquer le territoire au nom de la Russie. Aucun des deux bateaux n’est jamais revenu, et le St. Paul dut repartir, à court d’eau

  • Dartmoor

    Ceci est le deuxième volet de notre série sur la cueillette et la cuisine sauvage explorant différents paysages et ingrédients au Royaume-Uni. Pour suivre les itinéraires et obtenir plus didées, visitez Viewranger.com.La brume saccroche encore aux murs tapissés de lierre qui encadrent notre voiture tandis que nous avançons prudemment dans les ruelles étroites du Devon. En traversant un petit village, je constate que le paysage et le rythme de vie nont guère changé depuis que jai vécu et travaill