Voir. Marcher. Respirer.
Perte et deuil
Perdre Amanda, ma femme et ma meilleure amie, à cause d’un cancer du sein était un drame inattendu. On nous voyait comme un couple chanceux, toujours ensemble, profitant de chaque instant – journées volées, longs week‑ends de camping, escapades en snowboard. Nous avions passé sept des seize derniers mois de sa vie à voyager en Asie du Sud‑Est, puis en Inde, avant de prévoir une visite au Népal. Mais le cancer a changé le cours des choses. Des douleurs dorsales l’ont conduite à Mysore puis Bangalore, où l’on a découvert que la maladie s’était propagée à sa colonne et à son foie. Le voyage s’est arrêté, nous sommes rentrés chez nous, et les six mois qui ont suivi ont été d’une tristesse accablante.
Les cinq premiers mois après le décès d’Amanda ont été un tourbillon de désorientation, de cœur brisé et de perte de toute motivation. Noël est passé inaperçu. J’ai passé près de cinq mois à trier les albums photos, à revivre chaque moment partagé. J’ai même fait graver sur un banc en teck des petites phrases qu’elle aimait, placé près de la mer.
Amanda m’avait encouragé à participer à deux retraites silencieuses, en Thaïlande et en Inde. Ces expériences m’ont fait prendre conscience de ma propre dépression et m’ont poussé à agir.
Le voyage en Inde et au Népal
Après avoir obtenu un visa indien, j’ai atterri à Cochin et, pendant huit semaines, j’ai parcouru le pays du sud‑ouest au nord‑est, avant d’atteindre le Népal. Mon but était d’explorer des régions peu fréquentées.
Fin mars, je me suis retrouvé dans le petit village de Talo Dungaswor, à l’extrême ouest du Népal. Cette nuit, allongé sur un toit en béton, j’ai contemplé la Voie lactée et j’ai décidé d’honorer l’anniversaire d’Amanda en terminant le circuit Annapurna, avec l’espoir d’atteindre le col Thorung La à cette même date. Il ne me restait que neuf jours.
Le lendemain, un habitant local, amateur de whisky, m’a offert l’hospitalité chez ses parents et m’a aidé à obtenir les billets de bus. Sa générosité a marqué le début d’une série d’actes de bonté rencontrés tout au long du trek.
Le circuit Annapurna – « Amanda‑purna »
J’ai décidé de voyager léger : mon sac à dos ne pesait que 3,5 kg, mais mon matériel photo était de 6 kg. J’ai gardé mon trépied, malgré le risque de le regretter plus tard.
Le 2 mai, muni de mes passes et cartes, j’ai quitté le bus bondé pour commencer le « circuit Amanda‑purna ». Au milieu des hautes terres, le temps s’est assombri, la pluie a commencé et j’ai trouvé refuge dans une petite maison de thé où d’autres randonneurs partageaient un abri. Sans imperméable, j’ai été trempé, mais la chaleur d’un thé offert par un couple de personnes âgées a réconforté mon corps et mon esprit.
Un jour, devant un torrent glacial, j’ai dû choisir entre un chemin risqué et un autre plus sûr. J’ai tenté le raccourci, malgré la peur du vide, et j’ai réussi à franchir le passage, ressentant à la fois une montée d’adrénaline et une profonde réflexion sur la valeur de la vie.
Chaque jour, je marchais entre 8 et 11 heures, atteignant plus de 4 000 m d’altitude. En arrivant à Manang, j’ai continué sans m’arrêter, conscient que chaque respiration profonde était cruciale pour éviter le mal des montagnes. J’ai atteint Thorung Phedi, où je me suis préparé à l’acclimatation en prenant une douche chaude, un luxe rare à cette altitude.
Le sommet du Thorung La
Le jour de l’anniversaire d’Amanda, j’ai entamé l’ascension du Thorung La à 6 h 30. J’ai maintenu un rythme constant, en me concentrant sur chaque respiration. Le vent et le froid mordaient mes lèvres, mais je continuais, imaginaire d’Amanda marchant devant moi.
À 9 h 30, j’ai atteint le col Thorung La, le plus haut col du monde à 5 416 m, le jour même de son anniversaire. Au lieu d’une euphorie, j’ai ressenti une profonde tristesse : le sommet était splendide, entouré des pics himalayens, mais il manquait la présence de ma femme. J’ai commandé un chocolat chaud, me suis réfugié derrière le petit abri et j’ai pleuré, conscient qu’Amanda aurait été fière de moi.
Réflexions et conclusion
Après dix jours, j’ai achevé le circuit, préférant marcher jusqu’au bout plutôt que de prendre les bus comme la plupart des randonneurs. La solitude, la pluie, le tonnerre et la neige m’ont permis de puiser en moi la force nécessaire.
Cette expérience m’a confirmé que l’amour, le courage et la détermination permettent d’accomplir n’importe quel objectif. La vie est une succession d’événements ; notre façon de les percevoir et d’y réagir nous définit, même après la perte des êtres les plus chers. Perdre la volonté d’avancer est facile, mais persévérer nous mène vers de nouveaux horizons.




