Une courte traversée de l'Inde
Départ improvisé
Je n'avais jamais entendu parler du fleuve Kaveri avant de décider de le traverser à pied. Avec seulement six semaines de disponibilité, j'ai choisi un point de départ au sud de l'Inde, où je pensais pouvoir couvrir la distance dans le temps imparti. Ainsi, j'ai repéré le fleuve le plus sacré du sud et j'ai lancé mon aventure : partir de l'embouchure du Kaveri, sur la côte est, remonter jusqu'à sa source dans les Ghâts occidentaux, puis redescendre de l'autre côté jusqu'à la mer.
Je n'ai fait aucun autre plan. J'ai volé jusqu'à Chennai, demandé quel bus me conduirait à l'embouchure, et je me suis mis en marche. L'aventure, pour moi, était avant tout un état d'esprit, un défi, pas des vacances. Voyager léger et improviser chaque jour rendait chaque instant nouveau et excitant.
Premiers pas à Poompuhar
Je suis descendu du bus dans le village de Poompuhar. La chaleur était accablante, mais le spectacle de la baie du Bengale au bout du village m'a rempli d'énergie. J'ai enfilé mon sac, traversé la petite rue silencieuse et rejoint la plage où le Kaveri se jette dans l'océan. Voir enfin le fleuve, qui n'était jusque‑là qu'un mot, a donné le coup d'envoi à mon périple.
Sur le rivage, les vagues caressaient le sable et l'air sentait la mer. J'ai touché l'eau trouble du fleuve, observé une famille se baigner et entendu les prières d'un père qui immergeait son bébé dans les eaux sacrées.
Le voyage s'installe
Le premier jour, après vingt kilomètres, mes pieds douloureux et ma tête brûlante n'ont pas entamé ma détermination. J'ai trouvé refuge dans un modeste hôtel de deux livres sterling et j'ai continué, convaincu que le voyage était réel.
Le long du fleuve, les villages aux toits de palme s'étendaient dans un paysage verdoyant. Les étals en béton vendaient biscuits, boissons gazeuses, savon et quelques articles ménagers. Les cyclistes criaient leurs marchandises, leurs vélos chargés de casseroles, serviettes et journaux. Des martinets, des perroquets et des oiseaux à bec fin volaient au-dessus de nos têtes.
Rythme et quotidien
Rapidement, j'ai trouvé mon rythme : bananes sucrées à la main, eau puisée aux pompes villageoises, et repas en thali servis sur de larges feuilles de bananier. Les journées commençaient très tôt pour profiter de la fraîcheur du matin. Le delta du Kaveri ne permettait que peu de camping sauvage, mais les cafés abondants facilitaient les pauses repas.
Les habitants, curieux de cet Anglais errant, me posaient sans cesse des questions : d'où viens‑je, comment je m'appelle, pourquoi je ne prends pas le bus, etc. Les enfants jouaient au cricket dans les champs, et je ne manquais jamais de les rejoindre, défiant « l'Angleterre contre l'Inde ».
Le chai, moment de pause
Le stand de thé du village était mon point de rendez‑vous quotidien. J'observais la préparation du chai : le lait bouilli, le sucre et le thé se mêlaient dans de grands cruches, le tout versé d'un geste précis sans perdre une goutte. Autour, les clients, verre à la main, discutaient de ma traversée, de ma vie en Angleterre et de leurs propres opinions sur l'Inde.
Rencontres inattendues
En approchant Tiruchirappalli, célèbre pour ses temples, un éléphant s'est avancé dans la rue. Le conducteur, furieux de mon intention de le photographier, a fait charger l'animal qui a frappé mon crâne avec sa trompe. Plus tard, j'ai admiré une famille d'éléphants sauvages se désaltérant dans une rivière du Karnataka.
Temples et traditions
Outre les grands temples de Trichy, chaque village abritait de petits sanctuaires paisibles aux cours centrales fraîches. Les bus et taxis décorés de Ganesh ou Lakshmi, les kolam colorés dessinés à la farine de riz sur les seuils, et les innombrables mariages, fêtes et cérémonies rendaient chaque journée unique. Musique, tambours, danses et guirlandes de fleurs créaient une ambiance carnavalesque que je ne comprenais pas toujours, mais que j'aimais profondément.
Une soirée inoubliable
Un après‑midi, dans une petite ville, j'ai trouvé un endroit où dormir, pris une douche au seau et dîné de riz et de légumes épicés. Soudain, un feu d'artifice a éclaté, suivi d'un festival bruyant où des hommes portaient des pots de bois en feu sur la tête et un personnage barbu marchait avec une pointe de métal plantée dans les joues. Le spectacle était déroutant, mais il faisait partie du tissu vivant de l'Inde.
Arrivée à la source
Après cinq semaines, mon maillot, couvert de sel, était devenu pâle et j'avais perdu du poids, mais gagné des souvenirs inestimables. J'ai atteint le temple de Talakaveri, source du Kaveri, perché dans les Ghâts occidentaux. Un prêtre vêtu d'orange bénissait les pèlerins avec l'eau du puits, entouré de fleurs d'hibiscus rouge. J'ai remercié le fleuve qui m'avait guidé, rappelant que l'aventure est avant tout un état d'esprit, à chercher partout où l'on ose marcher.





