Mantas et Moken : une expédition au cœur de l'archipel de Mergui
Plongée dans l'inconnu
Vous descendez du bateau et entrez dans un monde de bleu. L'eau est chaude à la surface, mais vous sentez déjà la pression vous pousser vers le bas, hors de la lumière blanche, à travers les couches de bleu tropical.
Plus vous allez profond, plus les couleurs s’estompent : le violet laisse place à la nuit marine. Au-delà de vingt mètres, le rouge disparaît, les verts et bruns restent au-dessus, tandis que les petits poissons aux couleurs vives nagent dans les rayons de lumière qui filtrent encore.
Courants et dangers
Vous échangez le vent et le clapotis de la surface contre un courant plus dense et plus puissant. Ce sont les courants, plus que les créatures, qui posent le plus grand risque : perte de visibilité, séparation du groupe, glissade dans un courant opposé… Des histoires de plongeurs disparus se terminent souvent par « …et on ne les a jamais revus ».
L'archipel de Mergui
Vous êtes dans l'archipel de Mergui, au large du Myanmar, sur un site qui ne figure qu’à peine sur les cartes nautiques locales. Le rocher noir, sculpté comme une forteresse, se trouve à six heures de la communauté la plus proche : les Moken, les nomades de la mer du Myanmar. La première chambre de décompression la plus proche se situe à quinze heures de bateau.
Demain, vous apercevrez votre premier oiseau en trois jours : un oiseau de la taille d’un poing d’enfant, perché sur le rocher noir. Le reste du monde se résume au bateau, aux pêcheurs solitaires dans leurs petites pirogues à fond plat, parfois armés de filets, parfois de dynamite, toujours exposés aux éléments.
L'équipe d'expédition
Vous faites partie d’un groupe de dix‑neuf plongeurs, dont un expert des mantas, et de six membres d’équipage (capitaine, cuisinier, steward…). Vous avez traversé l’Europe, l’Amérique, l’Australie et Phuket pour rejoindre cette expédition « Ray of Hope » qui vise à suivre le Manta birostris, le manta géant.
Choix du plongeur
Le récif se trouve à droite, l’océan ouvert à gauche, et au-delà le bord du récif tombe dans un canyon. Deux options s’offrent à vous : explorer le récif riche en murènes, raies, poulpes, coraux en éventail, huîtres zigzag, et divers poissons colorés ; ou vous diriger vers le courant, vers la zone de nuit, en pariant sur la rencontre avec un manta géant.
La rencontre
À 32 m, vous retenez votre respiration, surveillant votre ordinateur de plongée. Le temps et l’air s’épuisent rapidement. Soudain, une lueur blanche perce les ténèbres : l’extrémité d’une aile se soulève. Le chef de plongée frappe son réservoir ; le son se propage instantanément dans l’eau, et tous les masques se tournent vers la source.
Le premier manta apparaît aux alentours de 7 h 40, à 35 m de profondeur. Son dos noir, son ventre blanc, sa bouche toujours ouverte, glissent comme un oiseau planant. Son envergure peut dépasser six, voire sept mètres. Il ne nage pas ; il plane, il vole dans l’eau.
Contrairement à la plupart des poissons, le manta n’a pas de vessie natatoire ; il doit donc rester en mouvement pour respirer. Cette particularité lui permet de plonger au‑delà de 500 m, mais limite les observations humaines à de courts moments.
Conservation et menaces
Les mantas sont menacés par les engins de pêche, le développement côtier, le changement climatique et, surtout, le commerce illégal de leurs branchies. En Asie, la Chine paie les pêcheurs pour capturer ces branchies, croyant à leurs vertus médicinales, alors qu’elles sont riches en mercure et en plomb, mortelles pour l’homme.
Chaque individu possède un motif unique, semblable à une empreinte digitale. Les photographies prises lors de l’expédition alimentent une base de données de la Marine Megafauna Foundation, permettant de suivre les migrations et d’enrichir la recherche.
Connaissances et mystères
Le manta était autrefois appelé « poisson diable » à cause de ses deux nageoires céphalique ressemblant à des cornes. Son nom vient de l’espagnol « manta », qui signifie « cape ». Il possède le plus gros cerveau de tous les poissons, des cartilages fins dans ses ailes, et peut réguler sa température interne.
La gestation dure environ un an, aboutissant presque toujours à un seul petit. On estime que le manta géant peut vivre plus de cinquante ans et parcourir de vastes territoires, parfois seul, parfois en petits groupes, voire en immenses nuées lors de frénésies alimentaires.
Retour à la surface
Après huit jours de plongées entre la Thaïlande et le Myanmar, vous avez observé quatorze mantas géants : douze femelles et deux mâles, ainsi qu’un jeune requin-baleine. Vous avez également visité les villages Moken, livré des lunettes, des médicaments et du matériel de lecture, et traversé une petite ville frontalière.
En remontant, le bateau s’anime : Ric Parker et Clive White, les organisateurs, partagent la satisfaction d’avoir contribué à la préservation de ces créatures majestueuses.
Épilogue
De retour sur la terre ferme, vous séjournez dans un petit resort aux palmiers alignés comme une plantation. Le matin, les oiseaux aux plumes irisées chantent, le soleil dessine des silhouettes sur le gazon St‑Augustine. Bientôt, vous embarquerez pour un vol, les souvenirs d’eau, de mantas et de vagues gravés dans votre esprit, tandis que le monde continue de se demander : « Où vont‑ils ? »




