L'homme des rivières isolées : à la dérive en Guyane
Exploration du Rewa, fleuve vierge de Guyane
Au cœur de la jungle sud‑américaine, Kevin Casey s’aventure sur le fleuve Rewa, un cours d’eau sauvage et quasi intact, protégé par des cascades tonitruantes, des piranhas noirs gigantesques et peuplé de créatures parmi les plus étranges et rares de la planète.
Lorsque j’ai aperçu les piranhas noirs du Rewa, d’une longueur équivalente à mon avant‑bras, j’ai été frappé par leur taille impressionnante. Leurs bouches abritent des parasites blancs, visqueux, rappelant de gros poux sous un microscope. Plus tard, j’ai capturé un haimara de 13 kg, un prédateur redoutable qui dévore les piranhas entiers, défend son territoire et n’hésite pas à mordre les baigneurs imprudents. Malgré tout, j’ai nagé chaque soir dans ce fleuve pendant une semaine, fasciné et légèrement inquiet.
Un périple solitaire, mais pas sans alliés
Depuis trente ans, j’explore les systèmes fluviaux les plus méconnus du monde, filmant mes expéditions depuis 2004. Mes voyages se font généralement en solitaire, avec un équipement minimal, pendant quatre à six semaines. J’ai partagé un ragoût d’antilope avec des pygmées du Gabon, échappé à des ours noirs en Colombie‑Britannique et traversé le Kimberley en packraft. Aujourd’hui, je navigue sur le Rewa, le milieu le plus riche en faune que j’ai jamais rencontré.
Le surnom de « Remote River Man » implique une logistique créative et une ténacité sans faille. Atteindre le point de départ du Rewa a nécessité un trek de dix jours, incluant le franchissement de six séries de chutes et de rapides. Puis, quatre semaines de descente en canoë, filmant tapirs, groupes de capybaras et familles d’otaries géantes en voie de disparition.
Joe Fencer, guide Makushi
Pour cette aventure, je suis accompagné de Joe Fencer, un membre de la tribu Makushi du village Rewa. Expert en survie, il chasse encore à l’arc fait maison. J’ai vu Joe décocher une flèche qui a traversé le corps d’un poisson en mouvement depuis une position debout dans un canoë – un talent rassurant.
Ensemble, nous avons écumé les affluents sombres et étroits du Rewa, ouvrant le passage avec une machette pour faire glisser le canoë. Joe connaît chaque recoin du cours supérieur et m’a assuré que nous étions les premiers à explorer nombre de ces ruisseaux. Lors d’une année sèche, on peut y apervoir des jaguars rôdant le long des berges – dix individus ont été repérés en 2004, ainsi qu’une anaconda de 5,2 m.
Logistique et équipement
Après des années d’expériences, j’ai affiné le choix du matériel pour la jungle. Face aux scorpions, serpents et colonies de fourmis légionnaires, je privilégie un hamac de jungle Clark équipé d’un matelas rigide court, offrant protection contre les moustiques et la pluie, tout en restant assez léger pour un sac de 90 L. Le vrai défi reste de loger tout le matériel d’expédition, la nourriture et l’équipement de tournage dans un sac de 35‑50 kg.
Je navigue selon les conditions : à pied, en pirogue locale, en packraft de 2,5 kg ou en kayak gonflable de 18 kg (sièges retirés pour plus d’espace). Le kayak convient aux lacs et aux sections larges, le packraft aux petites voies où la portabilité est cruciale. J’évite les rapides de classe 2 ou plus, et je reste vigilant face aux troncs immergés ou aux branches pointues – danger réel pour un packraft à grande vitesse.
Rencontres fauniques
Dans la forêt, Joe m’a montré les traces d’une paca et d’un brocket. Il fabrique en un temps record un sac à dos à partir d’une seule fronde de palmier. J’ai suivi des empreintes d’ocelot, filmé des vautours royaux, des toucans et des aras écarlates, et chaque matin, le chant du singe hurleur rouge me réveillait, un bruit qui mêle le rugissement d’un moteur à la hoot d’un babouin.
Au-dessus des chutes de Carona, le Rewa abrite des caïmans à lunettes et nains, des piranhas noirs, des haimara corpulents et le « kuti », un petit poisson argenté d’environ 30 cm. Joe adore le kuti sauté aux oignons, accompagné d’une bouillie de manioc, aliment de base locale.
En aval, la faune devient plus redoutable : raies d’eau douce, grands caïmans noirs, anguilles électriques et le légendaire candiru, fameux pour ses incursions dans les voies urinaires humaines. Les histoires sont largement exagérées ; aucun cas documenté de piranhas dévorant un humain n’existe, et les attaques de candiru sont très rares (moins d’une douzaine de cas enregistrés).
Perspectives d’exploration
Chaque expédition alimente de nouveaux rêves. En étudiant les cartes du Kimberley, j’ai repéré des criques côtières si inaccessibles que seul un hélicoptère pourrait y pénétrer. Aucun pied humain ne les a foulés depuis plus de quatre‑vingt ans, mais elles offrent tous les décors typiques du Kimberley : cascades spectaculaires, gorges, forêts tropicales, savanes, mangroves et plages de sable blanc – attention toutefois aux crocodiles qui guettent les campeurs endormis.
Un habitant de la région m’a confié que le Rewa est déjà l’un des fleuves les plus sauvages et magnifiques du monde, mais qu’il existe un autre cours d’eau, jamais exploré, même par les Makushi. Ce secret restera pour l’instant le mien, alimentant mes rêves d’aventures futures parmi les jaguars noirs, les otaries géantes, les tapirs et les singes rares.




