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Un ciel assourdissant

Introduction

Je vis dans un pays de contradictions. L'Écosse est farouchement indépendante, mais pas tout à fait prête à s’y tenir seule ; petite, elle abrite des paysages et une culture qui résonnent bien au‑delà de ses frontières. En été, je parcours les collines à pied, en hiver je m’arrête, hésitant, au pied des montagnes. Nous tournons souvent le regard vers le sud lorsque le soleil se retire et que les saisons changent, mais nous perdons le contact avec la terre et nous tournons alors le nez vers le nord, vers le froid, le vent et le silence des ciels d’hiver.

À la recherche de l’aurore boréale

Les aventuriers ont tendance à regarder au‑delà, vers des étendues plus vides sur la carte, oubliant ce qu’ils peuvent découvrir chez eux. Quelques nuits seulement, un observateur chanceux en Écosse peut apercevoir l’une de nos visiteurs du Nord, l’aurore boréale, et le meilleur endroit pour la voir se trouve sur les dômes granitiques en forme de baleine des Cairngorms. Ronan et moi avons donc planifié une sortie à VTT particulière : rester le plus haut possible, le plus longtemps possible, et surtout ne jamais oublier de lever les yeux.

Montée vers la lumière

En gravissant la route de ski, nous nous libérons de l’humidité collante pour rejoindre un soleil blanc éclatant et un ciel qui, pour l’instant, appartient uniquement au soleil. Nous ne sommes pas seuls : d’autres randonneurs ont également franchi la brume qui caresse les pieds des montagnes, clignant des yeux et souriant autour de nous. Imaginez le monde mis dans une machine à laver puis suspendu au soleil : il aurait la même clarté et la même sensation de renouveau. L’enthousiasme est contagieux, chacun partant à sa propre aventure. Sur le chemin, nous dépassons des compagnons de voyage inattendus : des pins nains qui remontent lentement les pentes, cherchant à rétablir la ligne naturelle des arbres.

Le plateau secret

Au lieu d’une pente raide qui refléterait notre effort, le sommet s’ouvre comme une porte vers un territoire que les guides ne mentionnent jamais. Des prairies verdoyantes s’étendent dans une vallée cachée, bordées par les eaux cristallines du Feith Buidhe qui serpente jusqu’au bord du plateau, où d’anciennes neiges persistent sous des corniches ombragées, gouttant sur la mousse. Un troupeau de rennes s’est retiré ici pour fuir la chaleur estivale, transformant le lieu en un véritable grenier géographique plein de trésors. Les animaux sont magnifiques, mais parfois envahissants : sous la neige, ils broutent tout ce qui dépasse, notamment les jeunes pins. La vie est fragile ; une roue arrière mal verrouillée peut anéantir des années de croissance d’un genévrier nain ou d’un bouleau, tout comme un renne affamé.

Un ciel assourdissant

Un ciel assourdissant

Un ciel assourdissant

Vers les hauteurs de Ben MacDui

Aviemore, libéré de la brume, scintille en contrebas, reflété par les innombrables lochs et rivières. Nous tournons le dos aux bâtiments, aux routes et aux foules, écoutant la voix qui nous pousse à aller plus loin, plus haut, à chercher de l’espace. Un sentier sablonneux nous guide à travers la prairie, vers des lieux plus vides et un air plus pur. La verdure et la rivière constituent le point de départ d’une nouvelle ascension vers le dos aride et rocheux de Ben MacDui. Rapidement, nous nous retrouvons au « toit » des Cairngorms, à 1 309 m d’altitude, avec pour seule compagnie le soleil brûlant entouré d’un halo azur. Peut‑être moins impressionnant que les Alpes ou les Rocheuses, mais le panorama nous offre des collines dans toutes les directions, plus que nous ne pouvons en nommer, et cela suffit.

Descente et traversée du Lairig Ghru

Notre camp prévu pour la nuit se situe à une altitude similaire, mais de l’autre côté du Lairig Ghru, une gorge profonde où naît la rivière Dee. Cela implique une descente de 600 m, suivie immédiatement d’une remontée. La descente se fait en riant, sautant de rochers improbables – parfois le granite nous attire comme du velcro, mais la prudence reste notre alliée quand l’aide se fait rare, et l’orgueil doit céder pour que nos os ne paient pas le prix. Les habitants locaux sont nombreux : les lagopèdes se promènent parmi les blocs, attendant l’hiver, tandis que les niveroles envisagent déjà de fuir le froid qui s’installe.

Porter un vélo chargé sur le dos est une première pour moi, et chaque pas brûle d’inconfort. Nos conversations s’éteignent, nos têtes baissent, nous comptons les mètres un à un jusqu’à ce que le rebord du coire devienne simplement un autre pas. Le soleil s’éclipse, mais nous pressons, tentant d’atteindre le sommet de Cairn Toul avant que la nuit ne nous engloutisse. Là, nous acceptons la défaite : pour la seconde fois dans la journée, nous nous tenons immobiles, observant le paysage qui s’étend sous nos yeux tandis que les ombres glissent doucement depuis l’est.

Pause thé et continuation

Thé chaud, bouilloire en marche – mais rester immobile ne correspond pas à cet endroit, nous repartons donc, marchant vers le nord, au‑dessus des collines, en direction de Braeriach. C’est une montagne immense, plus qu’un simple sommet : une masse de terre isolée. Nos lampes frontales restent rangées dans les sacs, la lumière du jour s’amenuise, mais l’aventure nous porte. Le décor reste le même, mais le ciel s’anime : les étoiles percent le crépuscule, les lumières de Kingussie et d’Aviemore s’allument en contrebas.

Un ciel assourdissant

Un ciel assourdissant
Un ciel assourdissant

Vers vingt heures, la lumière décline. Nous acceptons de ne plus distinguer les silhouettes, encore moins les rochers menaçants. La bouilloire chauffe à nouveau, la tente légère se dresse contre la brise glaciale. En sirotant du chocolat chaud, je me sens comme Ferris Bueller devant le tableau. Ronan, trop excité, ne trouve pas le sommeil, photographiant le ciel comme un enfant à Noël. Je scrute les étoiles, cherchant à comprendre les distances, sans succès. Alors que je commence à abandonner, l’aurore boréale jaillit à l’horizon nord, diffusant des flammes vertes et violettes au‑dessus des forêts, en dessous et au‑dessus de nous. Le monde se fige, les couleurs dansent, aucun mot ne peut combler ce silence assourdissant.

Le sommeil finit par nous gagner sur le matelas de mousse, mais le vent glacial me réveille à l’aube. Le paysage de la nuit précédente semble appartenir à un autre monde, mais il persiste alors que nous nous étirons, emballons nos affaires, prêts à repartir. Au‑dessus de nous, le bleu pâle d’un nouveau jour se teinte des premiers rayons du soleil. En contrebas, le brouillard blanc submerge les vallées ; nous flottons sur notre île montagneuse au‑dessus de l’inversion de nuages.

Dernier sommet et retour

En suivant le sentier étroit le long de la crête, le soleil nous rattrape et embrase la scène. Un autre sommet, un autre instant pour observer, écouter et se réjouir d’être ici. Aucun homme n’est une île, et il est bientôt temps de rejoindre le reste du monde. L’hiver reprendra les hauteurs, nous nous contenterons alors de rouler dans la vallée jusqu’à l’an prochain. Nous jetons un dernier regard sur le ciel silencieux derrière nous, prenons une profonde inspiration et plongeons, tête la première, dans l’obscurité qui redescend en brouillard.


Notes de voyage
  • Mile…Mile et Demi

    Jour 5 : Le col Donohue à 11 000 pieds C’était notre cinquième journée de randonnée et, ce matin-là, le défi qui nous attendait était le col Donohue, culminant à 11 000 pieds. Les gardes‑forestiers du bureau de la forêt de Yosemite nous avaient fortement mis en garde : plusieurs randonneurs avaient déjà été contraints de rebrousser chemin à cause des conditions extrêmes de la saison la plus neigeuse des Sierra Nevada en plusieurs décennies. Compléter les 219 miles du John Muir Trail (JMT) était

  • De Sitka à Hoonah

    Contexte historique Un soir de juillet 1741, le navire russe St. Paul aperçut des oiseaux et des troncs darbres flottants, signe indiscutable quil avait atteint la côte inexplorée de l’Amérique du Nord. Le capitaine Alexei Chirikov, séparé depuis plusieurs semaines du commandant Vitus Bering et de son St. Peter, décida d’envoyer une petite embarcation à terre pour revendiquer le territoire au nom de la Russie. Aucun des deux bateaux n’est jamais revenu, et le St. Paul dut repartir, à court d’eau

  • Dartmoor

    Ceci est le deuxième volet de notre série sur la cueillette et la cuisine sauvage explorant différents paysages et ingrédients au Royaume-Uni. Pour suivre les itinéraires et obtenir plus didées, visitez Viewranger.com.La brume saccroche encore aux murs tapissés de lierre qui encadrent notre voiture tandis que nous avançons prudemment dans les ruelles étroites du Devon. En traversant un petit village, je constate que le paysage et le rythme de vie nont guère changé depuis que jai vécu et travaill