Parcourir l'Autriche après le Covid, guidée par Mozart
Après des mois de confinement dans son chalet alpin, Natasha Hecher repart à la découverte d’une Autriche qui se relève du Covid‑19, avec Mozart comme source d’inspiration.
Premier mouvement
Vivace
À quelques pas seulement de mon logement, le lieu de naissance de Wolfgang Amadeus Mozart s’affiche dans la vieille ville de Salzbourg. Tandis que j’écris à la lueur d’une bougie, je devrais bien écouter ses œuvres – une sonate ou un requiem ? Probablement les deux, à l’image de mes humeurs changeantes pendant le confinement.
Si je me sens d’humeur à mettre un soutien‑gorge, c’est la sonate ; si je prends mon petit‑déjeuner en pyjama léopard avec du vin, c’est le requiem. Un va‑et‑vient entre le do majeur et le ré mineur.
Voyager aujourd’hui, c’est un peu la même chose, à l’exception de ma tenue.
Avant que les frontières ne rouvrent, j’ai entrepris une expédition prudente, en ciblant des destinations que j’avais auparavant écartées à cause du tourisme de masse. Quand d’autre aurait pu me proposer de telles découvertes ? Les rues désertes offrent une nouvelle partition à jouer.
Mon sac à dos était prêt depuis plusieurs mois – ce désir de partir, appelé en allemand Fernweh. Après sept semaines d’isolement complet, mon habitude de partir à l’aventure dès la fin de la saison de ski a repris le dessus. La dernière saison s’est terminée brutalement avec une évacuation massive, mais le besoin de bouger a grandi. Pour garder ma santé mentale, je rêvais d’aventures passées et futures tout en explorant mon introversion cachée.
Lorsque les hôtels ont rouvert, j’ai embarqué dans un train presque vide, les contrôleurs respectant la distance de sécurité. Un panneau rappelait l’obligation du masque dans les transports publics. Mais les wagons-restaurants restaient ouverts. Manger avec un masque ? Un vrai défi.
Mon premier arrêt fut Innsbruck, ville que je connais bien, où je me suis installée à l’hôtel Stage 12. En entrant, le bar semblait plein… de mannequins. Une façon ingénieuse de respecter la distanciation. J’ai même nommé le premier mannequin « Klaus », puis « Matthias », avant de perdre le fil à cause du vin.
Le lendemain, direction le salon de coiffure pour un brushing et, peut‑être, un petit « re‑blondage ». Trois heures de masque au salon, c’est tout autre chose : pas de prosecco, seulement des échanges formels, ponctués d’un « Sheisse corona » (pas de blague).
J’ai passé quelques jours au Kitzbühel Golf Club, où le spectacle du chef Kevin Donovan à la Kaps Steakhouse était un vrai « spectateur‑sport ». L’ambiance glamour de Kitz, toute de nouveau blonde, se traduisait par des tintements de verres et des applaudissements de golfeurs.
Mon prochain objectif était Hallstatt, le lieu le plus instagrammé d’Autriche, mais la pluie prévue m’a poussée à reporter au week‑end. J’ai donc repris le train, tranquille, en direction de Salzbourg.
Deuxième mouvement
Moderato
Me retrouver près du génie de Mozart a revitalisé mon esprit et m’a donné l’envie d’écrire. J’ai choisi le luxueux Gasthof Goldgasse, un investissement que je jugeais raisonnable tant que je ne prévois pas de vols internationaux prochainement.
Jamais vu auparavant, je voulais découvrir la quiétude de la ville, et elle était là. Les places, habituellement animées par des musiciens de rue, étaient désertes, ne laissant que les fameuses Mozartkugeln exposées dans les vitrines fermées.
Seuls quelques passants en vestes noires déambulaient dans les ruelles pavées sous une bruine légère. J’étais la seule touriste.
Le personnel de l’hôtel respectait scrupuleusement les mesures sanitaires : désinfection à l’arrivée, masques obligatoires, distance physique. Une note dans ma chambre confirmait le nettoyage complet. J’ai discuté avec Ulrika, la réceptionniste, une femme pétillante et pleine d’humour sec, véritable ambassadrice des collants Wolford.
Ulrika m’a confié son appréhension : même si l’établissement était de nouveau ouvert, la moindre infection pourrait rapidement ternir sa réputation, tout comme nos libertés ont disparu en mars.
Ces questions me hantent depuis des mois, moi qui dirige un gîte alpin. Bien que la prochaine saison hivernale soit encore loin, le doute persiste.
J’ai tenté de calmer mes pensées avec du shopping lors des soldes d’été, mais les contradictions restent : entrer dans un magasin, essayer des vêtements, toucher des cintres… tout en portant un masque. Une dualité inconfortable.
Après le dîner dans un restaurant vide, j’ai pris un petit apéritif au mini‑bar et me suis installée sur le banc devant la maison natale de Mozart, aspirant à une goutte de génie – bien plus séduisante que la fontaine de jouvence.
Quel sera mon prochain mouvement ?
Troisième mouvement
Allegretto
J’ai peut‑être manqué le jour férié et la météo ensoleillée du week‑end, mais la fête a repris. J’ai invité une amie qui fêtait son anniversaire et qui ressentait la même mélancolie que moi après tant de temps passé dans la même vallée.
En deux jours, nous avons arpenté les rues, riant et dégustant la saison de l’asperge blanche. Au restaurant Michelin du Goldgasse, notre serveuse, masquée d’un plastique transparent, nous a offert un sourire visible.
Dans les destinations touristiques européennes, les ponts décorés de cadenas d’amour sont omniprésents. Ce n’est pas mon style. Mais un musicien de rue, jouant au coucher du soleil sur le Markarsteg presque vide, a été émouvant.
Les musiciens finissent par rentrer chez eux. J’ai essayé de laisser un pourboire, mais pas à celui qui jouait « My Heart Will Go On » près d’une fontaine – aucune place pour la négativité dans ma vie.
Mon amie est partie, et je sens revenir l’appréhension. Les frontières ouvertes entraînent un afflux de visiteurs parfois négligeants, des enfants qui collent leurs doigts partout, des bars bondés où les flirts s’enchaînent. De mon côté, je me contente de mon mannequin.
Ces comportements me rappellent mes voyages risqués au nord du Myanmar, où j’ai parfois été transportée sur la moto d’un enfant ivre. Aujourd’hui, le manque de distanciation à Salzbourg me paraît imprudent.
Quatrième mouvement
Diminuendo
Enfin, cher lecteur, mon dernier mouvement me retrouve dans ma cuisine, loin de Salzbourg. J’ai choisi de revenir à l’Arlberg après un train surchargé vers Zurich. J’ai traversé un monde pour en découvrir un autre, franchissant le pont vers la « nouvelle normalité ».
Si le temps pluvieux et la surcharge mentale ne m’avaient pas arrêtée, j’aurais peut‑être continué. De retour, je réfléchis à réduire les voyages à sac à dos. Je préfère maintenant les randonnées en alpages, les nuits en refuges et les escapades d’une à trois journées, soutenant les commerces locaux.
Un moi différent dans un monde différent.
Ce n’est pas la fin de la symphonie, seulement un passage d’un allegro à un andante plus posé.




