Découvrir mon Paris pendant le confinement : la Tour Eiffel en solo
Paris en confinement, un nouveau décor
Le confinement à Paris a frappé d’un coup brutal. Mon centre de danse à la Bastille a fermé quelques heures après l’annonce, les cafés et les bars ont baissé leurs volets dès minuit le samedi 14 mars, et le mardi suivant, le couvre‑feu complet était en vigueur.
Ce matin-là, un million de Parisiens ont quitté l’Île‑de‑France. Ceux qui sont restés ont dû télécharger des formulaires à présenter aux 100 000 militaires chargés de contrôler nos rares sorties extérieures.
Paris est l’une des plus belles villes du monde. Mais, avec la peur du virus qui s’installe, nous n’avions pas encore compris que les habitants qui restaient auraient droit à un privilège rare : la ville, enfin, à nous.
Une promenade quotidienne autour du Gros‑Caillou
Lors de mon jogging quotidien d’une heure, j’ai exploré le quartier chic du Gros‑Caillou, dans le 7ᵉ arrondissement, entre la Tour Eiffel et le Tombeau de Napoléon. D’habitude, je fuis la zone chaque matin pour éviter les sept millions de touristes qui visitent la Tour chaque année.
Nomade dans l’âme, je me suis d’abord demandé où je pourrais courir alors que les frontières européennes se refermaient. La perspective de ne plus pouvoir quitter la France, voire de ne pas pouvoir retourner en Angleterre, m’a privé de sommeil. Puis, j’ai découvert l’une des expériences les plus magiques de ma vie : un voyage surréaliste au cœur de ma propre ville, alors que la mort tapait à la porte.
Paris, j’ai réalisé, est d’autant plus magnifique lorsqu’elle est déserte.
Quand la Ville Lumière s’éteint
La « Ville Lumière » tire son surnom de ses 296 sites éclairés au crépuscule, ponts compris. Mais, après la déclaration du président Macron le 16 mars que Paris était « en guerre », la ville a sombré dans l’obscurité. Soudain, Paris est devenue un décor de film noir, vide et silencieux.
Quand je pouvais encore parcourir plus d’un kilomètre, j’ai remplacé natation et danse par de longues courses nocturnes. Notre‑Dame, toujours sombre depuis l’incendie, et la Seine noire comme du charbon formaient un tableau inédit. Armé de mon certificat d’autorisation, je courais jusqu’à minuit, passant devant le Musée d’Orsay assombri, le Louvre désert, les arcades du Palais‑Royal, l’Opéra sans lumière, la Place Vendôme, les portes closes du Meurice et du Ritz, la Place de la Concorde, pour finir à la Tour Eiffel qui scintillait encore, rien que pour moi.
Un périmètre d’un kilomètre, une intimité nouvelle
Lorsque la règle du kilomètre a été instaurée, mon odyssée s’est concentrée sur le voisinage immédiat. Les seuls visages que je croisais étaient ceux de mes voisins : des dames âgées en manteaux, des enfants jouant au tennis dans les rues bordées d’arbres.
J’ai redécouvert statues, jardins et monuments de guerre souvent éclipsés par les attractions majeures : la plateforme du Trocadéro abandonnée, le Tombeau de Napoléon, la statue nu « La Seine » près du pont d’Alma. Une citation de Nelson Mandela sur la terrasse du Palais de Tokyo était à peine lisible : « Personne ne naît en haïssant un autre à cause de la couleur de sa peau ». J’ai également goûté aux spécialités de la rue Cler, où le traiteur italien Davoli servait des plats dignes d’un prix, et au Café Constant, où le chef Christian Constant préparait des plats à emporter pour les habitants.
Entre monuments et ruelles cachées
Mon appartement se situe à 350 m du Champ de Mars, au pied de la Tour Eiffel. Chaque nuit, le panneau « Restez chez vous » illuminait la silhouette de la tour, rappel constant de notre confinement.
J’ai photographié les dômes dorés de la nouvelle cathédrale russe Sainte‑Trinité et découvert, le long du quai du Musée du Quai Branly, une petite allée bordée de jardins verticaux, œuvre de Jacques Chirac, tout comme la Bibliothèque François‑Mitterrand et l’Institut du Monde Arabe.
En poussant un peu les limites, je me suis aventuré sur l’Avenue Montaigne, vide mais encore décorée de bijoux et de robes. Le restaurant libanais Noura proposait des plats à emporter, véritable oasis dans le désert. Les Petits et Grands Palais, occupés par la police, laissaient place à une Champs‑Élysées déserte que je traversais avec mon badge de presse.
Après sept semaines dans mon studio de 20 m², j’ai enfourché mon vélo pour vérifier que la ville existait toujours. J’ai photographié les hôpitaux en première ligne et grimpé jusqu’au Sacré‑Cœur, toujours vide et majestueux.
Le retour des touristes et la renaissance de la Tour Eiffel
Cent jours plus tard, aucun touriste n’était encore visible, mais la Tour Eiffel a rouvert ses portes. J’ai profité de l’ouverture pour monter au cinquième étage, en service lift, avant même que les journalistes n’arrivent.
Dans ces moments d’obscurité, la Tour Eiffel était mon compagnon le plus proche, presque divine.
Je retrouve désormais un ami qui travaille sur la Dame de Fer toute l’année. La semaine prochaine, nous déjeunerons dans l’un des cafés qui ont rouvert, prêts à accueillir les visiteurs étrangers.
Mon périple se poursuit dans une ville qui se réouvre, et quiconque la visite bientôt pourra savourer un Paris rare, magnifique et encore légèrement vide.




