Entre montagnes et États
Lorsque le mauvais temps a détourné Matthew Gibbons de son itinéraire prévu lors d'une randonnée en Albanie, il s’est retrouvé au cœur de la plus grande ferme de cannabis d’Europe. Il raconte son aventure à Sidetracked.
Un choix difficile sur le sommet de Sopoti
En escaladant le sommet du mont Sopoti (1 500 m), nous avons vu un nuage noir envelopper le mât radio que nous avions ciblé dès le matin. Le sommet a disparu sous la brume, tout comme notre trajectoire. Deux options s’offraient à nous : suivre la crête exposée ou contourner le sommet et descendre le versant est. La crête était dangereuse avec le temps qui se fermait, tandis que le versant nous conduirait droit au village reculé de Lazarat, réputé abriter une immense plantation de marijuana.
Départ de Sarandë
Ally Lomas et moi avions prévu trois jours de marche du littoral de Sarandë (comté de Vlorë) jusqu’à Gjirokastër, 42 km au nord‑est. Nous voulions découvrir le paysage rural et les espaces entre les villes à pied. Après le ferry depuis Corfou, les premiers signaux d’alerte sont apparus.
Premiers avertissements
La première nuit, le propriétaire de notre guest‑house s’est montré nerveux. « Il peut y avoir du danger, mais c’est l’Albanie, personne ne vous fera de mal », nous a-t-il assuré avant de parler des cartels de drogue locaux et de leurs affrontements avec la police. Nous avons cru qu’il exagérait, mais nous sommes restés déterminés à poursuivre notre trek.
Premiers pas sur le terrain
Le matin suivant, le paysage s’est transformé en falaises abruptes ponctuées de villages accrochés aux collines. Nous avons croisé un chasseur au fusil, qui nous a serré la main en marmonnant en albanais, puis en grec. Des automobilistes nous ont proposé des lifts, mais nous avons décliné, intrigués par notre itinéraire.
Une nuit à Delvinë
Nous avons passé la première soirée à Delvinë, chez un artiste rencontré dans un café. Les échanges étaient limités : peu de gens parlaient anglais et nous ne maîtrisions que quelques mots d’albanais.
Rencontre avec les ânes de Sopoti
Le lendemain, nous avons grimpé le Sopoti, partie de la chaîne du Mali i Gjere. Un homme accompagné d’un âne nous a salué avec un grand sourire édenté, tapotant les sacoches usées de l’animal. Ici, les mules sont le principal moyen de transport : les routes sont rares, seules les bêtes de somme peuvent atteindre les hauteurs.
Descente vers Lazarat
Nous avons finalement choisi la voie orientale. Un vent côtier fouettait nos sacs à dos. En regardant en arrière, la vallée se perdait dans l’Adriatique. Devant nous, une vaste vallée de pins s’étendait, mais aucun sentier visible. Nous n’avions d’autre choix que de nous diriger vers Lazarat, au risque d’entrer dans la ferme de cannabis.


Arrivée au cœur du champ
En descendant, nos pensées dérivaient vers ce qui nous attendait. Au loin, les points blancs de Lazarat apparaissaient. Le silence régnait dans la vallée, seulement le bruissement des branches et les clochettes des moutons brisaient le calme. Des coups de feu lointains retentissaient, probablement ceux de chasseurs.
En milieu d’après‑midi, au pied du mont, nous avons fait face à notre crainte : un champ immense de plants de cannabis s’étendait à perte de vue, projetant de longues ombres sur le sol. Un portail décoré d’un crâne de chèvre gardait l’entrée. Deux hommes sont apparus, ont tiré trois coups de feu en l’air pour nous avertir de notre intrusion.
Interaction avec les gardiens
Nous avons demandé notre chemin. Les hommes, vêtus de jeans amples et de vestes sport, semblaient à la fois amicaux et incertains. L’un d’eux, une carabine sur l’épaule, nous a offert une cigarette, brisant la glace. Après avoir convaincu les gardes que nous n’avions aucune caméra (elles étaient pourtant dissimulées dans nos sacs), ils nous ont laissé passer.
Le passage à travers la plantation a duré plus d’une heure. Elle était bien plus vaste que prévu : les plants couvraient les pentes, les cours d’eau et même les jardins des maisons. Des feuilles séchées jonchaient les champs, des ouvriers ramassaient les feuilles derrière des clôtures à fil de fer, tandis que des Mercedes argentées circulaient entre les enclos.



Sortie et réflexion
En quittant le site, il était évident pourquoi ce lieu avait été choisi : une vallée isolée avec un seul chemin d’accès, rendant chaque arrivée immédiatement visible. Aucun point de contrôle, aucune barrière. Ce qui aurait dû être une marche de six heures a duré près de dix.
Le soir, arrivés à Gjirokastër, nous avons tenté d’assimiler ce que nous avions vu. Nous étions épuisés et troublés. Devant le poste de police, nous avons observé les officiers, cigarettés, riant, comme si rien d’anormal ne s’était produit.
Après‑coup
Quelques mois plus tard, Lazarat a fait la une : la police a mené un raid sur la ferme, déclenchant une fusillade de trois jours où les agriculteurs ont répondu avec des roquettes, mortiers et mitrailleuses. La ferme était la plus grande production de marijuana d’Europe, employant 3 000 travailleurs et produisant 900 tonnes de cannabis par an, générant un profit annuel d’environ 3,6 milliards de livres, soit près de la moitié du PIB albanais. Si nous avions revisité le site quelques mois après, notre histoire aurait été très différente. En quittant l’Albanie, je me suis demandé ce que cachent encore ses montagnes.




