Nourriture, Eau, Neige – Kayak sur l'île de Baffin
La rivière Amadjuak a marqué un tournant décisif dans notre expédition, même si le parcours avait déjà été difficile. Notre objectif était de fabriquer nos propres kayaks et de les tester lors d'un périple de 1 000 km à travers la cinquième plus grande île du monde : Baffin. L’idée venait d’Eric, mais l’envie était née plusieurs années plus tôt, lorsque Sarah et son frère ont participé à une expédition au Groenland. Après avoir traversé le dôme glaciaire, ils se sont retrouvés dans une petite communauté inuit qui organisait un festival de kayak. Au Groenland, la tradition du kayak reste très vivante ; les habitants construisent régulièrement leurs embarcations et les utilisent au quotidien.
Redécouvrir les kayaks traditionnels de Baffin
À Baffin, la pratique ancestrale de la construction de kayaks s’éteint lentement. Nous avons donc décidé de rechercher ces embarcations, de les construire, puis de les ramer à travers l’île d’origine. L’espoir était d’inspirer la communauté locale et le grand public à renouer avec cet artisanat. Pendant plus d’un mois, quatre d’entre nous – Erik Boomer, Katherine Breen, Eric et Sarah McNair‑Landry – ont travaillé dans l’atelier d’un lycée à Iqaluit, tout en accompagnant les élèves qui fabriquaient leurs propres mini‑kayaks.
Les kayaks inuits sont uniques : aucune vis ni clou n’est utilisé, tout est assemblé par emboîtement ou par ligatures. Chaque bateau est taillé sur mesure selon les dimensions du pagayeur, ce qui donne un embarquement totalement personnalisé.
Le processus de construction
Construire nos kayaks nous a replongés dans les techniques d’antan. Même avec nos outils modernes, il a fallu deux mois avant que les embarcations ne soient prêtes à prendre l’eau. Cette expérience a renforcé notre compréhension du savoir‑faire des peuples qui ont parcouru ces eaux bien avant nous.
Les défis de la rivière Amadjuak
Jusqu’à l’Amadjuak, nous avions eu peu de problèmes majeurs : le temps était clément et les tempêtes rares. Le fleuve, cependant, a considérablement ralenti notre progression, passant de 25 km par jour à seulement 4 km dans les sections les plus difficiles. Le volume d’eau était immense, en perpétuel écoulement, rendant la navigation très exigeante.
Nous avons d’abord tenté de pagayer en amont, profitant des zones calmes pour progresser. Lorsque les rapides dépassaient nos capacités, nous attachions une corde à l’avant des kayaks et les tirions à la main, les genoux immergés dans une eau glaciale. Cette méthode a usé les peaux des embarcations, provoquant des fuites et augmentant notre exposition au froid.
Dans les cas les plus extrêmes, nous devions décharger les kayaks et effectuer plusieurs allers‑retours pour porter l’équipement sur des portages de quatre kilomètres, ce qui épuisait le moral. La neige tombait constamment, transformant le paysage en un blanc infini.
Gestion de la nourriture – l’indice de famine
Sarah a instauré un « indice de famine » pour rester focalisée sur les objectifs quotidiens. Si la distance parcourue était insuffisante, l’indice augmentait, nous obligeant à rationner davantage. Nous avons atteint le dépôt de provisions avec seulement une journée de nourriture restante.
Le dépôt avait été effectué en hiver, à l’aide d’une motoneige, et nous craignions que la neige ou des animaux n’aient endommagé les vivres. Le site, qui semblait être une pente douce, s’est avéré être une petite falaise. Nous avons dû pagayer au-delà du dépôt, puis marcher deux kilomètres pour le récupérer. Heureusement, les provisions étaient intactes.
Le dernier tronçon vers l’océan Arctique
Après le dépôt, les conditions se sont aggravées : pluie et neige quotidiennes pendant deux semaines, matériel constamment mouillé, et températures en chute libre. En septembre, l’eau stagnante gelait, supportant le poids d’une personne. Les tempêtes de 20 nœuds nous frappaient jour après jour.
Sur la côte, les marées se mêlaient aux fjords étroits, créant de puissants rapides marins. Nous avons dû traiter l’océan comme une rivière en eaux vives, profitant des tourbillons ou des abris derrière les îles. Parfois, nous attendions que les rapides se calment avec la marée avant de poursuivre.
Retour triomphal et accueil chaleureux
À l’approche de Cape Dorset, nos réserves de graisse corporelle étaient très faibles, le froid pénétrait jusqu’aux extrémités et la fatigue était totale. Un chasseur de phoques nous a repérés en premier et, prévoyant notre passage, nous a offert quatre paires de chaussettes neuves.
Peu après, un bateau familial s’est approché, nous offrant chocolat chaud, bannock, bonbons et un gros morceau de viande de caribou. Après deux mois d’isolement, ce premier contact humain a été une véritable bouffée d’air.
À notre arrivée à Cape Dorset, la communauté nous attendait avec des feux d’artifice, des acclamations et des klaxons. Les habitants ont porté nos kayaks sur la terre ferme, formé un cercle autour de nous pour prier pour notre sécurité, puis nous ont invités à une danse traditionnelle sur la place du village. Après un repas copieux et une douche chaude, nous avons dansé jusqu’aux petites heures, sous un ciel étoilé, savourant enfin le repos tant mérité.
Regardez le film de cette expédition : Expedition Q – A Crossing Of Baffin Island sur Sidetracked TV




