J'ai failli atteindre la Corée du Nord

Une leçon culinaire à Ji'an
JI'AN, Chine – Notez bien ceci : si on vous sert un bol de moineaux frits, le plus sage est d’en saisir un et d’en manger d’abord la tête. Deux raisons : d’abord, la tête est la partie la plus psychologiquement déroutante de l’animal, il faut donc la mettre rapidement en bouche ; ensuite, c’est la partie la plus croustillante, et tout ce qui est frit et croustillant ne peut être mauvais, n’est‑ce pas ?
Pas du tout, surtout avec une sauce d’accompagnement.
Le voyage à Ji'an
Je me suis retrouvé récemment dans la petite ville riveraine de Ji'an, dans le nord de la Chine. Ji'an, ville frontalière, est traversée par le fleuve Yalu : d’un côté, la Chine animée, de l’autre, la Corée du Nord silencieuse et austère. J’étais venu à Ji'an avec l’espoir improbable de traverser le pont ferroviaire qui relie Ji'an à Manpo, le seul passage possible sur les 25‑30 mètres de largeur du fleuve, afin d’entrer en Corée du Nord avec simplement mon sourire, mon argent et mon désir d’aventure.
En bref : cela ne s’est pas produit.

Un projet plus ambitieux
J’avais prévu un séjour plus structuré : rejoindre un groupe qui visitait Pyongyang et d’autres sites nord‑coréens. La Corée du Nord accepte les petits groupes accompagnés, ce qui est une aubaine, surtout en août, lorsque Pyongyang doit rivaliser avec des destinations touristiques européennes pour attirer les visiteurs. Nous étions préparés à la propagande, à la surveillance constante, à la promesse de repas « pas très bons », et à l’éventail d’anecdotes typiques des voyages en Union soviétique : usines de ciment, hôpitaux impeccables, salles de classe robotiques.
Personnellement, j’adore ce genre de choses. Je possède une collection d’affiches de propagande chinoise de la Révolution culturelle, ainsi que des écrits du Turkmène Turkmenbashi, ancien dirigeant du Turkménistan, qui a renommé un mois en l’honneur de sa mère.
Mais la Corée du Nord restait un mystère tentateur. J’ai reçu, par des circuits parallèles, une affiche de propagande récente venue tout droit de Pyongyang : à droite, des visages féminins de toutes origines, criant défi ; à gauche, des silhouettes apeurées de soldats américains et japonais ; au centre, le mot « No ! » en lettres anglaises géantes et en coréen vigoureux, proclamant « 21ᵉ siècle sans harcèlement sexuel ». Parfait, n’est‑ce pas ?
Le voyage annulé
Juste avant mon départ pour Pékin, on m’a annoncé que le vol vers Pyongyang était annulé à cause des récentes pluies, des inondations et des dégâts matériels. Malgré cela, je suis tout de même allé à Pékin, au cas où.

Le pont de Ji'an
À Ji'an, j’ai traversé le pont ferroviaire jusqu’à la ligne blanche peinte sur les rails : la frontière officielle entre la Chine vibrante et son voisin décrépit. Un garde chinois, à peine adolescent, s’appuyait contre la voie sous un parasol rose « China Mobile », riant tandis que je prenais une photo dramatique de la ligne, des rails et des bâtiments lugubres de Manpo. Il a pointé du doigt le côté nord‑coréen et a haussé les épaules.
J’ai photographié le pont et des enfants nord‑coréens nageant dans le fleuve. Deux hommes à vélo sont apparus sur la rive opposée, et mon guide chinois, en riant, a tapé sur son ventre et suggéré d’aller déjeuner.
« Qui étaient ces deux gars ? », ai‑je demandé en croquant la tête du moineau.
« Armée », a répondu mon guide. « Ils n’aiment pas trop les photos. »
« Et s’ils voulaient que j’arrête ? », ai‑je poursuivi.
« Ils tireraient en l’air », a-t-il répliqué, trempant le moineau dans la sauce.
Cette réponse résume bien la logique nord‑coréenne : faire exploser quelque chose dans les airs, que ce soit une balle, un missile Taepodong ou tout autre moyen à portée.
JUSTE POUR LE PLAISIR
Cliquez sur cette carte Google de Ji'an.




