Andrea Lee d'Uri Tours, pionnière des voyages en Corée du Nord
Entretien avec Andrea Lee, fondatrice d'Uri Tours
Andrea Lee, ancienne avocate coréano‑américaine, a créé Uri Tours, la première agence à organiser des séjours en Corée du Nord. Depuis plus de dix ans, elle accompagne des voyageurs curieux, des aventuriers, ainsi que des célébrités comme Dennis Rodman et Eric Schmidt. Voici son témoignage.
Qu’est‑ce qui vous a poussé à lancer Uri Tours ?
« La plupart des Coréens, ma famille comprise, sont naturellement attirés par le Nord. Nous partageons la langue et la culture, mais nous en connaissons très peu la vie quotidienne. Après mon premier voyage en 2003 avec un groupe de femmes coréano‑américaines, j’ai compris qu’il existait une demande, non seulement chez les Coréens, mais aussi chez les étrangers, pour découvrir le pays. Mon père, qui avait déjà voyagé là‑bas dans les années 1990, a partagé cette vision et nous avons créé Uri Tours. »

Andrea (centre) avec des danseuses en costumes traditionnels chima jeogori.
Présentez‑nous votre agence.
Uri Tours organise des séjours sûrs, éducatifs et immersifs en République populaire démocratique de Corée (RPDC) pour les voyageurs individuels et d’affaires. Fondée il y a plus d’une décennie par mon père et moi, nous sommes aujourd’hui le plus grand opérateur de tourisme nord‑coréen aux États‑Unis et l’unique agent de billetterie de Koryo Airlines en Amérique du Nord, centrale et sud.
Depuis quand dirigez‑vous les voyages ?
J’ai commencé en 2003, alors avocate d’entreprise à New York. Après quatre ans à plein temps chez Uri Tours, je suis maintenant directrice générale et je conduis des circuits chaque mois, de avril à octobre, haute saison.
Comment avez‑vous obtenu l’accès au pays ?
Nous utilisons un canal diplomatique créé par la mission de la RPDC auprès de l’ONU, reliant New York à Pyongyang. Sur place, nous avons trouvé des entrepreneurs locaux désireux de collaborer. La coopération gouvernementale était indispensable au départ, mais la plupart du développement de l’agence s’est faite grâce à des accords personnels et à la volonté commune de faire découvrir le pays.

Le public s’amuse.

Les pentes du domaine skiable Masik Pass.
Évolution du tourisme depuis vos débuts
Au départ, la conception des circuits était fragmentée, les autorisations longues et les infrastructures limitées. Aujourd’hui, huit des neuf provinces sont ouvertes aux visiteurs, et les programmes incluent cyclisme, ski, surf, visites familiales et bien plus. La RPDC cherche à diversifier son image au‑delà des gros titres médiatiques.
LES CIRCUITS
Quel type de voyages proposez‑vous ?
Nos circuits partent de Pékin, débutent à Pyongyang puis s’étendent à travers le pays : visites de villages, retraites nature, excursions sportives. Les offres phares sont le DPRK Weekender et le 5‑Day Standard. Nous organisons également des voyages festifs autour des fêtes nationales (Jour de la Libération, 1ᵉʳ mai, anniversaires présidentiels) avec danses publiques et défilés.
Climat : juillet est la saison des pluies, août est humide, mai et septembre offrent des conditions idéales. Nos itinéraires varient : randonnées, ski, VTT, pêche, visites de brasseries artisanales, et même le marathon de Pyongyang.

Point de départ du marathon : les coureurs ont quatre heures pour parcourir 42 km.

Bonne allure sur le parcours.
Pourquoi un circuit dédié au Marathon de Pyongyang ?
Le Mangyondae Prize International Marathon attire chaque avril des coureurs du monde entier. L’inscription se fait via un opérateur officiel, comme Uri Tours. Les participants – amateurs ou professionnels – doivent terminer le marathon (ou le semi‑marathon, le 10 km) en moins de quatre heures. Même ceux qui n’atteignent pas le temps requis reçoivent un certificat et sont transportés en bus.
Le départ et l’arrivée se font au Stade Kim Il‑Sung, avec passage devant les monuments majeurs. L’ambiance est à la fois sportive et culturelle : les spectateurs, locaux comme étrangers, partagent un moment unique.
Le sport comme moyen d’échange culturel
Nous intégrons le sport aux circuits car il crée un langage commun qui dépasse les barrières linguistiques. Par exemple, lors d’une sortie snowboard à la station de ski, les habitants se sont rassemblés autour de nous, curieux de comprendre le sport, et nous avons communiqué par gestes. Le sport désamorce les tensions politiques et favorise les rencontres.
Itinéraire rêvé pour découvrir la Corée du Nord
Le pays possède de vastes espaces vierges. Nous recommandons la randonnée du Mont Chilbo (province de Hamgyong du Nord) pour ses vues enneigées, puis une baignade sur les plages préservées des deux côtes. Le surf à Hamhŭng sur la mer du Japon est également très prisé.
Sur le plan historique, les temples bouddhistes du Koryŏ, comme le Monastère Kumgang ou le Temple Pyohunsa, offrent une immersion culturelle. Le Mont Kumgang abrite le Hermitage Podok, une petite chapelle du Koguryo perchée sur un pilier de cuivre à 20 m de hauteur.
Les séjours chez l’habitant permettent de goûter les spécialités régionales. Aujourd’hui, ils sont possibles à Pyongyang et dans quelques villes sélectionnées.

Mont Chilbo : site des sept trésors anciens.

Les rivages de Hamhŭng.

Le pilier de cuivre soutenant le monastère Podok.
Moments forts de nos voyages
Le Festival International du Film de Pyongyang a offert une atmosphère électrique : des files d’attente serrées, des spectateurs enthousiastes, et même des disputes sur les places de cinéma. Un autre souvenir marquant : la rencontre avec une restauratrice de Nampo qui, partant de zéro, a appris à gérer son établissement et à former son personnel.
Quelques imprévus
Nous avons parfois dû refuser des demandes de visite familiale, ce qui crée des moments émotionnels très difficiles. Un autre cas étonnant : un touriste a détruit son visa à l’arrivée et a demandé l’asile en RPDC, comme le relate The Guardian.

Scènes du festival de film.
LA CULTURE
Comment vivre l’authenticité nord‑coréenne ?
Les visites se font toujours avec un guide agréé ; les itinéraires sont strictement encadrés. Malgré cela, les interactions sont sincères : dans le métro de Pyongyang, les passagers lisent, pratiquent des dialogues et jouent de la musique. Les parcs le dimanche regorgent de familles qui pique-niquent et dansent.

Visages curieux dans le métro de Pyongyang.
Quel est le style vestimentaire local ?
En ville, les hommes portent des vestes à un bouton ou des costumes verts classiques, tandis que les femmes portent des chima jeogori colorés, que ce soit au travail ou pour les cérémonies. Le hanbok sud‑coréen, plus sobre, reste réservé aux occasions spéciales. En campagne, les tenues sont plus utilitaires.
Les touristes peuvent se faire confectionner un costume sur mesure à l’hôtel Yanggakdo, au troisième étage du magasin de souvenirs.

Chapeau disponible au magasin souvenir de la DMZ.
Comment les locaux accueillent‑ils les visiteurs ?
Ils sont curieux et très accueillants, surtout envers les Coréens. Les questions sur la langue, la cuisine ou la vie familiale sont fréquentes. Même les personnes peu familières avec l’anglais sont chaleureuses, bien que parfois timides.
Interactions quotidiennes
Je discute librement grâce à ma maîtrise du coréen, en évitant les sujets politiques. J’ai déjà parlé à de jeunes soldats de leurs projets d’avenir, et on m’a demandé de traduire la chanson « Danny Boy » en coréen.
Loisirs des Nord‑Coréens
Les familles pratiquent le roller, le bowling ou le billard. Le soir, le karaoké et le soju sont très populaires. Le soju, alcool distillé à partir de riz ou de maïs, accompagne les repas de fruits de mer. La bière artisanale se développe rapidement, avec de nombreuses microbrasseries.

Numéros de bières au bar Paulaner du complexe Haemaji – ambiance soviétique.
LA CULINERIE
Quelles sont les spécialités gastronomiques ?
Chaque région possède ses plats emblématiques : les nouilles froides de Pyongyang à base de sarrasin, servies dans un bouillon de bœuf, et les nouilles de Hamhŭng, plus épicées et sans bouillon. Les pommes de terre de la région de Paektu sont légèrement amères mais savoureuses. Le ginseng de Kaesong se retrouve dans le samgaetang, une soupe au poulet réputée pour ses vertus médicinales.
Les pénuries ont entraîné l’usage de pommes de terre et de maïs, ainsi que la préférence pour l’agneau ou le canard à la place du bœuf.

Nouilles froides de Pyongyang.

Pommes de terre amères et délicieuses de Paektu.
Qu’est‑ce que je pourrais déguster lors du voyage ?
Beaucoup de kimchi, de nouilles froides, du soju et de la bière. Le myungtae, poisson séché suspendu au-dessus des maisons, se grignote comme un apéritif. Dans les rues, on trouve du kimbap, des banchan, des brochettes d’agneau et même de la glace. La pizza est très populaire : plusieurs restaurants italiens de Pyongyang sont tenus par des chefs formés localement.

Myungtae : snack bar nord‑coréen.

Délices de rue variés.

Stand à moitié ouvert.
Le jogae bulgogi, un ragoût de moules et de palourdes cuit sur des pierres chauffées au vin, illustre l’importance des fruits de mer. Les plats plus audacieux, comme le chien en sauce sucrée ou le vin de serpent, sont réservés aux occasions spéciales.
Quel plat vous manque le plus ?
Le bibimbap du restaurant Arirang à Pyongyang, servi dans un bol en pierre chaude, et le makguli, boisson alcoolisée à base de riz, que je trouve toujours chez les habitants.

Makguli crémeux servi dans un vase traditionnel.
Quel avenir pour le tourisme en Corée du Nord ?
Le secteur est en pleine transition. Les opérateurs locaux montrent une forte capacité d’entrepreneuriat et souhaitent s’adapter aux attentes internationales tout en respectant les réglementations. Le dialogue avec les voyageurs s’intensifie, ce qui laisse entrevoir une ouverture progressive.
Entretien édité pour plus de clarté.




