Nouvelles hauteurs
Un ascension à l’ère moderne
De nos jours, les alpinistes du XXIe siècle disposent d’une multitude de façons d’atteindre le sommet d’une montagne. On parle de gravir le Mont Blanc trois fois en trois jours, de partir du Val‑Chamonix à pied, ou, comme le coureur ultra‑marathonien catalan Kilian Kjellgren, de le parcourir en montée et descente en moins de cinq heures. Certains, à l’instar de Ueli Steck, ont même éliminé les 82 sommets de plus de 4 000 m d’Europe occidentale en un seul été.
Le passé glorieux du Mont Blanc
Cette année, Chamonix a fêté les 150 ans de l’Âge d’or de l’alpinisme, couronné en 1865. Cette même année, 65 premières ascensions ont été réalisées dans les Alpes, dont sept dans le massif du Mont Blanc (Aiguille Verte, Grandes Jorasses, arête de la Brenva…). Mais le Mont Blanc n’a pas toujours été un incontournable des listes de souhaits. Il y a seulement 80 ans, la montagne était encore inexplorée ; les guides la jugeaient impossible et les motivations étaient d’ordre financier ou scientifique. En 1786, deux Chamonards – le guide Jacques Balmat et le docteur Michel Paccard – ont changé la donne en atteignant le sommet sans corde ni crampons, après 14 heures et demie d’effort continu.
Préparatifs et premiers pas
J’ai eu la chance de tenter le Mont Blanc l’an dernier, mon premier 4 000 m en style alpin. J’avais prévu une semaine d’acclimatation et de vérification du matériel. En compagnie de mon guide catalan Fabio (Adventure Base) et de trois amis – Johnny, Emily (débutants) et Flavia (quelques sommets à son actif) – nous nous sommes réunis au Chalet Viper à Chamonix. Après un rapide contrôle du sac à dos (crampons, bottes, casque, harnais, couches de vêtements), Fabio a même demandé si nous devions prendre des sous‑vêtements : « Dois‑je vous dire d’emporter des boxers ? »
Entraînement sur le glacier
Nous avons pris le téléphérique de Le Tour jusqu’au refuge Albert‑Premier (2 700 m) où Fabio nous a donné les bases de l’axe de glace et du crampon sur le glacier. La première leçon : mettre correctement les crampons, sinon ils peuvent se détacher pendant la descente – leçon apprise à la dure par Emily et Johnny. Nous avons ensuite pratiqué une petite sortie d’escalade sur une crevasse, puis une promenade en corde sur le glacier, chaque grimpeur attaché à quelques mètres d’écart pour éviter les chutes dans les crevasses.
Une nuit au refuge
Après le déjeuner, nous sommes retournés au refuge pour le dîner. Le gardien nous a servi un repas copieux de fromage et pommes de terre, suivi d’une mousse au chocolat. Fabio, qui ne rêve pas des 8 000 m de l’Himalaya, a déclaré : « Je préfère les 300 m de moins du Cordillère Blanca, c’est plus rapide ». Il a ajouté que, pour être vraiment alpiniste, il faut pouvoir gravir l’Aiguille Verte, l’un des sommets les plus techniques des Alpes.
Départ à l’aube
Après une courte nuit ponctuée de ronflements, nous avons quitté le refuge à 7 h00, crampons aux pieds, lanternes frontales allumées. La montée sur le glacier du Tour était lente, mais le lever du soleil, rose et orange, a rapidement fait fondre le stress du groupe. Nous avons atteint le Petit Fourche (3 520 m), traversé un passage venteux et célébré notre arrivée avec un high‑five.
Vers le Grand Couloir
Le lendemain, nous avons franchi le col Trient et, après une petite descente en rappel, nous avons atteint le refuge Trient, rustique et chaleureux. Le jour suivant, nous avons parcouru la neige jusqu’à l’Aiguille du Tour, très fréquentée par les grimpeurs en entraînement, ce qui a créé une atmosphère de camaraderie malgré l’affluence.
Le choix de la route
Il existe plusieurs itinéraires classiques vers le sommet du Mont Blanc. Nous avons opté pour la « voie normale » (route du Goûter), considérée comme la plus facile. Fabio a conduit Emily et moi directement au refuge Goûter, tandis qu’un autre guide emmenait les autres au refuge Tête Rousse. Cette stratégie nous a permis de traverser le Grand Couloir de nuit, réduisant ainsi le risque d’avalanche de rochers, même si elle a ajouté trois heures de montée supplémentaire le jour du sommet.
Montée finale
Nous avons pris le téléphérique de Bellevue (Les Houches) jusqu’au Nid d’Aigle (2 372 m), puis entamé la marche très raide vers la Baraque Forestière des Rognes. Après avoir fixé nos crampons, nous avons traversé le glacier Tête Rousse jusqu’au Grand Couloir, où Fabio, rassurant, nous a conseillé de courir si nécessaire. Le passage s’est déroulé sans incident.
Arrivés au refuge Tête Rousse, nous avons commencé l’ascension du rocher qui s’élève jusqu’au refuge Goûter. À 3 600 m, des câbles et des marques rouges nous guidaient, tandis que de petites parcelles de glace nous incitaient à garder les crampons.
Le nouveau refuge Goûter, structure en forme d’œuf à quatre étages, surplombe un vide de 1 500 m. Après un repas rapide, nous avons décidé de repousser l’atteinte du sommet à la nuit suivante, profitant d’une météo favorable.
Le sommet
À 1 45 h du matin, nous avons entamé la dernière poussée, équipés de lampes frontales. Le parcours était une succession de bosses enneigées, ponctuée de pauses pour du thé chaud. Au-dessus de 4 500 m, le froid mordait les mains et les douleurs aux doigts étaient intenses. Malgré les larmes, nous avons continué, suivant la crête des Les Bosses.
Finalement, la crête s’est élargie et nous nous sommes retrouvés au sommet du Mont Blanc. Le panorama était à couper le souffle : la Savoie, les sommets alpins, le Jura et même les Vosges se dévoilaient à l’horizon. L’émotion était forte, les larmes aux yeux, les accolades entre coéquipiers. Après quelques selfies, Fabio nous a rapidement fait redescendre.
Réflexions
Gravir le Mont Blanc n’est pas une simple promenade dans le parc, mais c’est réalisable pour ceux habitués à des randonnées ardues, bien acclimatés et habitués à l’exposition. Sans guide, l’expérience, la prise de décision et les compétences de sécurité sont indispensables.
En rentrant chez moi, j’ai ressenti un vide : le groupe, le petit monde isolé du refuge, les conversations et les repas étaient devenus ma bulle. Le 8 août, date de l’ascension de Balmat et Paccard, était le même jour que notre sommet, rendant cette journée d’autant plus symbolique.




