Pas de sommeil jusqu'à Zermatt
Départ de Chamonix et premiers défis
Mon cœur bat comme un tambour dans ma tête. Malgré l’altitude, je sens que je me pousse un peu trop. En suivant une piste de peaux qui serpente dans la neige fraîche des vallées glaciaires au-dessus de Chamonix, l’excitation de l’aventure me submerge. Pour skier la Haute Route en un seul aller‑retour, il faut calmer les nerfs et modérer la vitesse. Je ne suis pas un skimo‑racer surhumain, mais un Britannique de plus de 90 kg qui a appris à skier tardivement, tentant en une journée ce que d’autres réalisent en une semaine.
En approchant de l’Aiguille du Tour, à plus de 100 km de mon but final, Zermatt, je rejoins le groupe qui trace les mêmes traces. Je me retrouve à traverser quelques centimètres de poudreuse profonde, puis à escalader à pied le col abrupt qui mène au plateau du Glacier de Trient. Cette portion, censée être la plus facile, me fait chaque fois sentir mes poumons brûler dans l’air raréfié. Après le col, la pente s’incline doucement en ma faveur, mais le glacier ne m’offre aucune assistance : je dois adopter une technique de Telemark pour avancer dans la neige vierge, ce qui consomme encore plus d’énergie.
Descente du glacier et virage vers le Val d’Arpette
Le glacier s’affine, me récompensant par une série de virages en poudreuse incroyable, bien que des crevasses impressionnantes et des séracs intimidants me contraignent à rester vigilant. Un virage à droite me conduit vers le col des Ecandies (2793 m). Grâce à la corde fixe, je franchis rapidement la section mixte et profite d’une vraie descente dans le magnifique Val d’Arpette. Là encore, la neige est exceptionnelle et chaque sourire efface la fatigue accumulée. Je réalise que non seulement je tente la Haute Route en une journée, mais je profite aussi d’une poudreuse à chaque virage – ma version idéale de la Haute Route.
Le premier tiers : 25 km, 2350 m de D+
Le premier tiers d’une expédition est souvent le plus difficile. J’ai déjà parcouru 25 km et gravi plus de 2350 m, un exploit en soi pour la plupart des skieurs de randonnée. Mais ces conditions ne sont pas ordinaires. La fatigue commence à s’installer, et je n’ai fait qu’effleurer mon objectif ambitieux.
Qu’est‑ce que la Haute Route ?
La Haute Route relie les stations alpines emblématiques de Chamonix et Zermatt sur 125 km d’altitude. Pionnière dès les années 1860 par l’English Alpine Club, elle est aujourd’hui le ski‑tour multi‑jour le plus prestigieux au monde. La plupart des pratiquants passent par Verbier, utilisant les remontées mécaniques à mi‑parcours. Aucun des précédents « single‑push » n’a emprunté la variante Verbier, réservée aux skimo‑racer de haut niveau et aux guides de montagne décorés. Mon défi : prouver qu’un skieur « ordinaire » peut rejoindre l’élite alpine.
Transition vers Verbier à vélo
Après 38 km, j’atteins Champex, puis je me rends à Verbier à vélo, restant fidèle à mon approche « self‑propelled ». La descente à vélo dans la vallée est courte mais agréable, me permettant de récupérer un peu avant de remonter à 1500 m et de repartir à ski.
Le crépuscule et le premier passage nocturne
Le soleil se couche, et l’excitation se mêle à une légère appréhension. Je dis au revoir à mon équipe de soutien, Katie et Mark, que je ne reverrai qu’au matin à Arolla, à 40 km et 3000 m d’ascension. La nuit s’annonce comme le point crucial, tant mentalement que physiquement.
Avec la lumière du crépuscule qui vire au rose, je progresse sur les pistes fermées entre le Mont Fort et le Bec des Rosses. J’atteins le col de la Chaux, porte d’entrée de la nature sauvage alpine, et enclenche ma première descente nocturne.
Solitude et réflexion
En plein milieu de la nuit, la solitude devient palpable, mais elle renforce mon lien avec les montagnes. Après 18 heures de ski continu, je me sens étonnamment éveillé, même si la fatigue se fait sentir. Je repère le col de la Chaux, puis je me prépare à gravir le Rosablanche (3335 m).
Défis techniques et rappel du danger
Je traverse le couloir du Pas de Chèvres, conscient que le moindre faux pas peut être fatal. En 2018, sept skieurs expérimentés ont perdu la vie dans cette zone. Je garde donc chaque mouvement précis, glissant sur le dur, parfois à 40 ° d’inclinaison, avant de rejoindre la piste d’en‑bas et de manger les quelques provisions restantes.
Arrivée à Arolla et récupération
Aux alentours de 04 h30, je retrouve Katie et Mark, qui m’attendent avec un réchaud, des œufs et du bacon. Après un repas rapide, je retrouve une énergie quasi‑miraculeuse. Le soleil se lève et je repars vers le Mont Collon, conscient qu’il me reste 30 km, 2000 m d’ascension et un dernier sommet à 3500 m avant Zermatt.
Le dernier tronçon et l’ultime ascension
Le glacier d’Arolla me conduit au col du Mont Brûlé, où je revêts mes crampons pour la dernière fois. L’air est mince, mes jambes lourdes, mais la crête du dernier sommet se profile au loin. Après une courte descente sur le glacier du Tsa de Tsan, j’entame la dernière montée vers le col de Valpelline (3551 m). Le soleil tape fort, la fatigue et l’altitude se font sentir, mais la fièvre du sommet me pousse à continuer.
Arrivée à Zermatt
Le glacier Stokji offre une dernière descente spectaculaire, entre séracs suspendus et crevasses béantes. Après avoir traversé poudreuse légère, croûte dure et corn snow, j’atteins enfin la ville de Zermatt. Exténué, privé de sommeil et légèrement sous le choc, je célèbre avec une bière, conscient d’être le premier à avoir skié la variante Verbier en une seule poussée. Et le plus fou ? J’ai apprécié chaque minute.
Aaron a parcouru 124,43 km avec 7 934 m de dénivelé positif en 31 h 27 min.




