Le pays du sourire et du geste
Départs suicidaires : Kinnaur et Spiti
Nous traversons la vallée de Kinnaur, près de la frontière tibétaine, où la végétation éclatante revêt un vert électrique. C’est un pays de vallées profondes et de traditions orientales ; de légères pluies nous accompagnent pendant nos premiers jours de pédalage dans cet univers inconnu. Malgré le poids léger de nos sacs, les montées abruptes font protester nos muscles, tout comme la cuisine indienne, réputée pour son piquant, qui met à rude épreuve nos estomacs.
Après une courte halte à Reckong Peo pour obtenir le « Inner Line Permit » indispensable à la traversée proche du Tibet, nous pédalons sous le regard imposant du mont Kailash, la Montagne sacrée. La route est en très mauvais état à cause de glissements de terrain récents ; nous devons patienter plusieurs heures pendant que les ouvriers ouvrent un passage à travers les rochers. Un panneau indique alors l’entrée de la vallée de Spiti. Contrairement à Kinnaur, Spiti est majoritairement bouddhiste, comme le montrent les maisons locales et le célèbre monastère de Tabo Gompa, l’un des plus anciens du monde, fondé il y a près de trois mille ans.
Le paysage montagneux nous laisse sans voix et épuisés. En quittant la ville de Kaza, mon compagnon Marc est complètement exténué. Il ne mange plus que du riz et ne boit que de l’eau, mais la diarrhée persiste. Malgré tout, nous parvenons à franchir le col de Kunzum La. La vue panoramique depuis le sommet est époustouflante : on se sent minuscule face à l’immensité qui s’étend à perte de vue.
Après un détour rapide vers le lac Chandra Tal, nous empruntons une portion souvent citée parmi les dix pires routes du monde. Ce n’est guère une route, mais plutôt un amas de rochers dévalés du lit du fleuve Chandra. En 60 km, nous avons le plus gros défi de tout le voyage. Sans tente ni réchaud, nous sommes constamment à la recherche d’un hébergement, un véritable jeu de hasard. Une nuit, nous logeons à Gramphoo dans une auberge rudimentaire tenue par un jeune Népalais ; le lit est constitué de pierres recouvertes de sacs d’oignons, et d’énormes rats rodent autour de nous, rendant l’expérience « unique ».

Les cols dans le ciel : Manali – Leh Highway
L’autoroute Manali‑Leh a été ouverte aux étrangers en 1989 et est aujourd’hui considérée par de nombreux cyclistes comme l’une des plus spectaculaires du globe. Nous traversons des bergers nomades et des cols alpins avant d’atteindre le Ladakh, terre des lamas. Le Ladakh, malgré son climat rude, regorge de populations chaleureuses et de festivals colorés. Les Gata Loops, version himalayenne de l’Alpe d’Huez, nous projettent sur un véritable roller‑coaster de terrain. Puis vient le Nakeela La, mais le vrai défi reste le col de Lachulung La, à plus de 5 000 m d’altitude, où le manque d’oxygène se fait sentir.
Forts d’une double ration de riz, chapatis et chai, nous visons le Taglang La (5 359 m), deuxième plus haut col motorisable du monde. Après quatre heures de montée continue et 27 km, nous atteignons le sommet, submergés d’émotion. Les drapeaux tibétains flottent au vent glacial, tandis que la grêle commence à tomber, nous incitant à repartir.
En direction de Leh, capitale du Ladakh, le paysage se transforme : les vallées arides laissent place à des vallées verdoyantes bordées de maisons blanches aux toits de chaume. La majorité des habitants sont tibétains et pratiquent le bouddhisme. À Leh, notre alimentation se compose désormais de pizzas, gâteaux et innombrables tasses de thé, nous donnant l’énergie nécessaire pour prolonger le trajet jusqu’à Srinagar, cœur du Cachemire, région marquée par des tensions politiques entre l’Inde et le Pakistan.
Surveillés par l’ennemi : route Leh – Srinagar
Le Cachemire est partagé entre l’Inde, le Pakistan et la Chine, et constitue l’un des foyers de disputes internationales les plus sensibles. C’est également la région où vit la majorité des musulmans indiens.
Parmi les routes sablonneuses et les convois militaires, nous franchissons le col de Fotu La, bien que plus bas que nos précédents sommets. À la descente, aucun hébergement n’est disponible. Les militaires locaux ne savent pas comment nous accueillir. Un chauffeur de bus local s’arrête, nous propose son domicile pour la nuit ; cette hospitalité spontanée, typique de la partie musulmane du pays, compense largement les difficultés du voyage.
En traversant de modestes villages de boue et de paille, nous atteignons Kargil, théâtre de la guerre de Kargil en 1999 entre l’Inde et le Pakistan. Des regards verts dissimulés derrière des burkas nous observent, tandis que les marchands des bazars affichent moins de retenue. Nous goûtons à la cuisine locale : goshtaba (boulettes d’agneau) et yakhni (agneau au yaourt), toutes deux épicées comme à l’accoutumée.


Les panneaux indiquant « Vous êtes sous observation ennemie » rappellent la proximité de la frontière pakistanaise, mais la chaleur des habitants, dont une partie d’origine brokpa aux yeux verts et cheveux blonds, adoucit l’atmosphère. On nous raconte que certains Kashmiris possèdent des racines aryennes remontant aux migrations anciennes ; ce sont indéniablement les personnes les plus accueillantes rencontrées lors de ce périple.
Le dernier tronçon : Srinagar
Le passage du col de Zoji La est crucial : il a été fermé trois jours consécutifs à cause de glissements de terrain (18 au total). Dans la vallée du Sindh, nous échangeons avec de jeunes bergers, admirant leur habileté à conduire leurs troupeaux. Aucun d’eux ne parle anglais, et nous ne maîtrisons pas l’urdu, mais le langage universel du sourire comble le manque.
Une descente spectaculaire à travers Sonamarg nous mène à la chaotique Srinagar. Après la quiétude des montagnes, l’anarchie urbaine indienne exige toute notre patience. Srinagar, capitale du Jammu-et-Cachemire, est célèbre pour ses jardins, ses lacs et ses maisons flottantes. Nous logeons près du lac Nagin, à six kilomètres du centre, loin du très fréquenté Dal Lake. Le temps est enfin venu de se détendre, lire et profiter pleinement du marché local de Ganderbal.
Le voyage se termine, mais les souvenirs de l’Himalaya restent gravés à jamais dans nos esprits. Nous quittons le plus haut massif du monde les sacoches pleines de sourires et de paysages oniriques, convaincus que nous reviendrons un jour dans ces montagnes sacrées.




