Le village interdit : traversée des Naga en Birmanie
Introduction
En décembre, dans le nord‑ouest du Myanmar, je navigue sur le Chindwin dans un brouillard épais avant l’aube. Le paysage est sombre, les lumières se fondent dans la brume et l’eau frappe la proue du bateau. Au nord, les crêtes du Naga Hills se dessinent, leurs sommets blancs se découpant contre le ciel.
Le point de départ
Après un mois de moto solitaire à travers l’État indien du Nagaland, je me dirige vers la Zone auto‑administrée des Naga du Myanmar, une chaîne de montagnes qui marque la frontière Indo‑Myanmar. Cette région abrite environ 120 000 Naga, un peuple tibéto‑burman composé d’une soixantaine de tribus, et reste très difficile d’accès.
À Hkamti, petite ville riveraine, je rencontre Juu, guide femme originaire de Yangon, ainsi que deux « bike boys », Man Htaung et Than Zaw, qui transportent nos provisions sur leurs motos 125 cc. La loi locale m’interdit de conduire une moto sans guide birman agréé, et je dois voyager en leur compagnie.
Première étape : Lahe
Nous quittons Hkamti en trombe, gravissant les collines sur une route de terre rouge. Après cinq heures, nous atteignons Lahe, premier village Naga, où les maisons en bambou et en béton s’étalent sur un promontoire. Deux policiers nous suivent, l’un d’eux s’invite à notre déjeuner de nouilles pendant que Mariah Carey retentit à la radio.
Juu m’informe que je ne peux quitter Lahe qu’en bus et que je ne suis autorisé à visiter que les deux villages les plus proches. Ignorant les policiers, nous repartons à l’aube, le visage couvert d’un Buff.
Vers les villages de Nam Yun
Nous serpentons pendant plusieurs jours, dormant sous des toits de palmiers et partageant des feux de camp où les trophées de chasse – crânes d’ours, de sanglier, de cerf sambar et de singe – brillent dans la nuit.
Au quatrième jour, nous atteignons un village Konyak, l’une des plus grandes tribus Naga, à trois kilomètres de la frontière de l’Arunachal Pradesh (Inde). Le pastorale local, veuf de neuf enfants, nous accueille dans sa modeste chaumière.
Le commandant local du NSCN‑K, groupe insurgé qui lutte pour l’indépendance Naga, nous rencontre le soir même. Il nous indique qu’une vingtaine de soldats birmans patrouillent la zone, mais nous révèle un sentier secret qui contourne le poste militaire.
Passage du poste militaire
Après avoir revêtu un « déguisement » – manteau, gants, lunettes de soleil et Buff – nous franchissons le poste à l’aide du sentier dissimulé. Nous atteignons enfin le district de Nam Yun, interdit aux étrangers.
Le premier village de Nam Yun
Nous arrivons au crépuscule, accueillis par une foule d’enfants émaciés. Le chef du village, homme tatoué et aux cheveux gris, accepte de ne pas signaler notre présence à l’armée. Il nous explique que le sol rocailleux ne permet pas la culture du riz ; la communauté survit grâce à la chasse et à la vente d’opium.
Les habitants vivent dans des huttes aux toits de paille, battent le maïs à mortier, et jouent avec des morceaux de plastique. Un homme porte un chapeau en peau de cerf orné de défenses de sanglier et une mâchoire de léopard, symboles de leurs traditions ancestrales.
Réflexions
Ce voyage m’a confronté à mon propre privilège : l’accès à l’eau courante, à l’électricité, aux soins médicaux et aux biens de consommation que ces villages ne connaissent que comme des rêves. Malgré les risques – police, armée et insurgés – la détermination des Naga à vivre sans frontières est palpable.










