Une artiste teinte les tissus, esquive les prétendants, porte des robes de mariée et randonne autour de la Cappadoce
Qu’est‑ce qui a conduit la créatrice textile de Brooklyn, Summer Moore, à une petite maison de pierre au cœur de la Cappadoce lunaire ? En bref : une résidence d’artiste. En détail : l’envie de sortir de sa zone de confort et d’apprendre d’une culture nouvelle. Elle est partie en Turquie à la recherche d’idées pour sa ligne de bijoux tissés à la main, LESH, et y a trouvé l’inspiration. Laissez‑vous surprendre par une créatrice textile qui mêle travail, jeu et philosophie personnelle.
TRAVERSÉE EN TURQUIE – L’aventure m’a attirée. En tant qu’artiste fibre, je voulais voyager dans un lieu inconnu pour nourrir mon art. J’ai donc soumis mon portfolio et ma proposition de résidence en design textile à la Babayan Culture House, située dans un petit village de la région magique de Cappadoce. J’ai été ravie d’être acceptée. C’était le mélange parfait de nouveauté culturelle et de concentration créative.
La Mosquée Bleue, première escale.
Bonjour Turquie, bonjour Istanbul
C’était mon premier voyage en solo à l’étranger, le plus à l’est que j’aie jamais fait, dans un pays où langue, religion et coutumes diffèrent profondément des miennes. Ma première étape : Istanbul !
Je suis partie alors que les États‑Unis discutaient d’une éventuelle invasion de la Syrie suite aux attaques à l’arme chimique qui avaient dévasté Damas, à quelques heures de la frontière turque. Quelques mois auparavant, la Turquie vivait les manifestations anti‑gouvernementales d’Occupy Gezi, qui s’étaient transformées en affrontements entre police et manifestants.
Cette atmosphère particulière se ressentait dans la ville. J’ai exploré Istanbul chaque jour, fascinée par son chaos et son histoire, tandis que les habitants poursuivaient leurs activités quotidiennes. Une légère tension planait, mais je me suis sentie chanceuse de vivre ce moment historique. Les incidents restèrent limités à de petites altercations près de la place Taksim.
J’ai eu la chance d’occuper seul l’appartement‑studio de mon ami, situé dans le quartier animé de Beyoğlu. L’appartement, avec sa façade de lierre et sa lumière douce, offrait un cadre idéal malgré la discothèque souterraine qui faisait vibrer les murs jusqu’au petit matin. Sa localisation centrale, son charme et nos hôtes accueillants en ont fait un séjour exceptionnel. Je pouvais dîner à Cihangir, flâner dans les ruelles sinueuses ou admirer les vitrines d’antiquités. L’İstiklâl Caddesi était toujours pleine de monde, parfait pour le people‑watching, mais je préférais les petites ruelles tranquilles.
Être une femme voyageant seule a ses particularités. Au début, les hommes locaux m’invitaient à prendre le thé ; après une première acceptation, les avances devenaient parfois suggestives. J’ai rapidement appris à décliner poliment. Certaines propositions n’étaient que des marchands de tapis cherchant à vendre leurs produits. J’ai simplement pris tout cela avec humour.
Après dix journées intenses à parcourir la Hagia Sophia et la Mosquée Bleue, à m’imprégner des couleurs du Grand Bazar, à me faire masser dans un hammam par une femme robuste en sous‑vêtements et à déguster le rakı, le spiritueux national, il était temps de rejoindre ma résidence paisible en Cappadoce.
Retraite vers la résidence.
Artisanat et culture
Après une longue journée de voyage, je suis arrivée dans le petit village agricole d’Ibrahimpaşa où m’attendait une magnifique maison de pierre qui serait mon foyer pendant un mois. Il m’a fallu une semaine pour saisir le paysage lunaire et les ruines troglodytes de la région. L’air sec et frais faisait de la terrasse en pierre mon espace de travail préféré pour tisser et faire sécher les tissus teints au soleil. Quand la température baissait, je me réfugiais dans mon atelier souterrain et passais des heures à la navette à créer de nouveaux motifs et palettes de couleurs. C’était l’environnement le plus paisible et créatif que je pouvais imaginer, propice à l’expérimentation sans limites qui a fait progresser mon art.
Sérénité concentrée. Photo de Willemijn Bouman.
Ibrahimpaşa est un village traditionnel, préservé du tourisme. J’ai apprécié le contraste saisissant entre la vie rurale et la vie urbaine, observant des activités simples comme la récolte des cultures et le transport à l’aide d’un âne, dont le braiment était le seul son du matin. Les habitants m’ont aidée à améliorer mon turc rudimentaire et à communiquer par gestes quand les mots manquaient. Nos hôtes anglophones nous ont offert conseils créatifs, conversations culturelles autour de délicieux repas et, si besoin, des traductions qui ont permis des échanges passionnants avec les villageois.
Deux artistes talentueux participaient également à la résidence ; nous sommes rapidement devenus amis. Nous travaillions chacun sur nos projets, puis nous nous retrouvions le soir autour d’un dîner et d’un vin de Cappadoce. Le appel à la prière, diffusé depuis la mosquée voisine, ponctuait nos journées d’un moment de pause que je regrette aujourd’hui.
Tissage à Göreme.
Nos excursions dans les villages alentours étaient toujours un point fort, notamment à Göreme, où nous avons vu des cocons transformés en fil de soie, utilisé ensuite pour confectionner des tapis à la fois fins et résistants. Nous avons découvert l’histoire profonde du tissage de tapis en Turquie et observé les motifs élaborés se créer à la main, laine et soie, grâce à une technique lente et réfléchie. Le tissage se transmet de génération en génération dès le plus jeune âge ; une fois les compétences acquises, les familles affichent fièrement leurs pièces tissées devant leurs maisons.
Les braises brillent pour le pekmez à côté.
Un de nos plus beaux jours a commencé tôt pour explorer les villages voisins après une visite chez nos voisins qui préparaient du pekmez, une délicieuse mélasse de raisin cuite plusieurs jours avec une pincée de terre volcanique locale. La mère de famille, rare apparition, nous a demandé si nous étions mariés. N’étant pas, elle nous a tirés sur ses genoux et a commencé à nous fouetter doucement avec des bâtons, avant de nous offrir son petit‑fils pour jouer. Nous avons ri ensemble, marquant le début d’une journée mémorable.
Nous avons poursuivi vers Uçhisar, où nous avons bu du thé sur un toit recouvert d’un kilim (tapis turc) en admirant le château rocheux. Nous avons visité l’atelier de poterie de Chez Galip à Avanos, où le célèbre potier d’argile rouge Galip Körükçü nous a initiés à la roue manuelle. Un arrêt spontané à Göreme nous a permis de découvrir Sultan Carpet, qui venait d’acquérir des robes de mariée afghanes scintillantes. Nous avons joué à la mariée avec ces robes de près de 50 kg, puis dansé. Enfin, nous avons conduit jusqu’à la vallée de Devrent au coucher du soleil, parcourant les formations rocheuses rappelant les dessins du Dr Seuss, comme dans un rêve.
Savourer la culture et l’instant présent. Photo de Karin Gunnarson.
Voyager (principalement) seule dans un environnement si différent m’a rapidement montré à quel point les gens sont capables et résilients. Vivre au sein d’une petite communauté villageoise révèle les besoins simples et essentiels d’une vie épanouie.
Cette opportunité m’a offert un temps précieux et concentré pour développer des idées que je caressais depuis longtemps et les voir se concrétiser. Elle a ravivé mon désir de poursuivre ma pratique textile à mon retour. Je recommande à tout adulte de se placer dans une situation où l’apprentissage d’une nouvelle culture et d’une langue le rend à nouveau « enfant », pour réactiver des parties du cerveau en sommeil et se rappeler que l’on ne sait pas tout. Rien n’est plus vivifiant que cela.
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