Un déjeuner surprise pour deux dans un fort tibétain
Gabriella Zanzanaini et Nicolas Petit, du The Funnelogy Channel – l’un des 24 meilleurs blogs de voyage de Fathom en 2015 – ont quitté Bruxelles pour parcourir l’Asie à vélo. L’automne dernier, lors d’une escapade dans le Tibet, ils ont dévié des sentiers touristiques, découvert un ancien fort et se sont retrouvés au cœur d’une récolte d’orge suivie d’une invitation à déjeuner.
Le trajet vers Daocheng
Daocheng, au cœur du plateau tibétain, s’offre sous un tapis de feuilles d’automne qui craquent sous les roues. Nous parcourons les dix kilomètres qui mènent aux prairies rouges de Doacheng, à plus de 3 900 m d’altitude. Même une légère pente fait battre le cœur plus vite. Un motard passe à toute vitesse, nous forçant à retenir notre souffle – un réflexe instinctif quand on se sent observé.
Une route à couper le souffle
Le chemin depuis Litang jusqu’à Daocheng est l’un des plus spectaculaires de notre périple. À 4 500 m, le paysage s’étend à perte de vue : collines douces ponctuées de rochers acérés, tout baigné d’une lueur cuivrée au coucher du soleil. Des arbres solitaires, comme des pinceaux de peinture jaunie, percent le ciel.
Le village de Jiyi
Daocheng n’est pas une destination phare, mais ses environs le sont. Nous arrivons au village tibétain de Jiyi, célèbre pour ses prairies rouges où pousse un poivre d’eau à la teinte cramoisie. C’est un lieu de passage pour les touristes munis de leurs trépieds.
Les forts tibétains
Un sentier ombragé de peupliers orange mène à un ensemble de forts en briques, deux étages de haut, aux toits plats couronnés de petites tours. Nous apercevons un groupe de femmes portant des paniers tissés, leurs hanches balançant au rythme de leurs rires. Nous les suivons.
Récolte d’orge
Dans le jardin d’un des forts, une foule s’affaire à trier l’orge pour l’hiver. Le bruit des grains qui tombent crée une rythmique semblable à une samba. Après une courte hésitation, nous nous approchons, salués d’un chaleureux "I love you!" – l’une des rares expressions anglaises qu’ils connaissent.
Les femmes portent des foulards pour se protéger du nuage de poussière soulevé par les grains. Elles nous montrent l’« Tsampa », la farine d’orge grillée, pilier de l’alimentation tibétaine. Mélangée à du thé au beurre (po cha), elle forme une pâte nutritive qui a traversé les siècles, même pendant la rébellion tibétaine de 1959 où le terme "mangeur de tsampa" était utilisé pour forger une identité commune.
L’invitation au déjeuner
Après la récolte, l’un des habitants s’écrie "Mishi mishi di!" – une expression que nous répétons sans en comprendre le sens. Il mime alors l’action de mettre du riz dans sa bouche et dit en chinois "chi fan", c’est‑à‑dire "c’est l’heure du repas".
Le repas dans le fort
Nous pénétrons dans le fort où huit familles préparent le déjeuner. Le rez‑de‑chaussée ressemble à une grange : une pile de foin, une moto bordeaux (le "cheval" moderne tibétain) appuyée contre le mur, des outils agricoles projetant des ombres sur les escaliers en bois. Le propriétaire nous indique les poutres sombres du plafond en déclarant "Nous rénovons encore l’étage supérieur".
Le repas se compose d’un ragoût de chou, pommes de terre et viande, servi dans des bols que nous mangeons avec des baguettes. On nous offre ensuite du thé au beurre fumant, auquel le maître ajoute généreusement de la tsampa, transformant le liquide en une pâte épaisse et légèrement noisette. Un morceau de fromage de yak sec nous est également proposé. La conversation se fait en gestes, rires et quelques mots chinois, tandis que nous essayons de communiquer notre provenance.
Départ
En moins de vingt minutes, le repas se termine. Les hommes allument leurs cigarettes en même temps, les mégots se déposant sur les planchers en bois. Chacun repart à son tour – à moto, en tracteur ou à pied, les paniers à la hanche – en nous laissant un souvenir chaleureux.
Ce détour inattendu nous rappelle que, même au cœur de l’immensité tibétaine, l’hospitalité peut surgir de n’importe quel fort en briques. Nous repartons vers nos vélos, les yeux remplis de gratitude, en rêvant d’un jour parler toutes les langues du monde.
Ce récit a été publié à l’origine sur The Funnelogy Channel et est reproduit avec permission.
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